Les autres modules d’histoire suivent la chronologie. Celui-ci suit un objet : la rupture de communion elle-même. Qu’est-ce qu’un schisme, comment commence-t-il, combien de temps dure-t-il, et par quels mécanismes finit-il ? Traiter les divisions comme un phénomène comparable d’un siècle à l’autre produit des résultats que le récit chronologique ne donne pas.
Schisme et hérésie : une distinction qui ne tient pas
La distinction classique est nette. Jérôme la formule dans son Commentaire sur Tite (3, 10-11) : «entre l’hérésie et le schisme, on estime qu’il y a ceci de différent, que l’hérésie tient un dogme perverti, tandis que le schisme se sépare de l’Église à cause d’un désaccord épiscopal». Augustin la reprend contre les donatistes : ils ont la même foi et un autre autel, ce qui fait d’eux des schismatiques et non des hérétiques.
Mais Jérôme ajoute immédiatement la phrase qui ruine sa propre distinction : «à vrai dire, il n’y a aucun schisme qui ne se fabrique quelque hérésie, afin de paraître s’être séparé de l’Église à bon droit». L’observation est exacte et vérifiable sur toute la série : les novatianistes développent une doctrine de l’Église des purs, les donatistes une théologie de la validité sacramentelle, les vieux-croyants une doctrine du signe de croix. La rupture précède la justification doctrinale, qui vient ensuite la consolider.
| Tradition | Définition du schisme | Critère d’identification |
|---|
| Catholique | Code de 1983, canon 751 : refus de la soumission au pontife romain ou de la communion avec les membres de l’Église qui lui sont soumis | Rupture avec un siège déterminé |
| Orthodoxe | Rupture de la communion eucharistique entre Églises locales ou avec la conscience ecclésiale | Interruption de la commémoration liturgique du primat |
| Réformée | Séparation d’avec une Église où la Parole est prêchée et les sacrements administrés selon leur institution | Présence ou absence des marques de l’Église |
| Luthérienne | Rupture de l’unité là où il y a accord sur l’Évangile et les sacrements (Augustana VII : satis est) | Suffisance du consensus sur l’Évangile |
| Anglicane | Rupture d’avec l’épiscopat historique et la communion des Églises particulières | Succession et reconnaissance mutuelle |
| Anabaptiste | La catégorie est récusée : la séparation d’avec une communauté infidèle n’est pas un schisme mais une obéissance | Conformité de vie |
Le tableau met en évidence l’asymétrie qui rend tout dialogue difficile : chaque tradition définit le schisme par un critère dont elle est elle-même le terme. Le catholique définit la rupture par référence à Rome, l’orthodoxe par la commémoration liturgique, le réformé par les marques de l’Église que lui-même identifie. Il n’existe aucune définition neutre du schisme, et c’est la première donnée du dossier.
Une typologie
Quatre types se distinguent nettement par leur origine, et l’origine détermine largement la durée.
1. Les schismes disciplinaires naissent d’un désaccord sur le traitement des fautes, jamais sur un dogme. Novatien (251) refuse la réadmission des apostats ; le donatisme (311) conteste la validité des sacrements administrés par des évêques ayant livré les Écritures ; le mélétianisme égyptien procède de la même crise. Ces schismes sont remarquablement durables : le novatianisme survit trois siècles, le donatisme disparaît avec la conquête arabe et non par réintégration.
2. Les schismes doctrinaux suivent une définition conciliaire. Éphèse 431 et Chalcédoine 451 produisent les deux seules séparations antiques qui subsistent aujourd’hui : l’Église de l’Orient et la famille des Églises orthodoxes orientales. Ce sont aussi ceux dont on a montré, au vingtième siècle, qu’ils reposaient largement sur des divergences de vocabulaire.
3. Les schismes juridictionnels portent sur l’autorité et non sur la foi. Le schisme acacien (484-519) oppose Rome et Constantinople sur la réception de Chalcédoine et surtout sur le droit de l’un à juger l’autre. Le schisme d’Aquilée (553-698), né du refus des Trois Chapitres, dure cent quarante-cinq ans pour une question que presque personne ne comprend plus à la fin. La rupture entre Rome et Constantinople relève de ce type avant de relever des autres.
4. Les schismes de légitimité opposent deux prétendants à une même charge sans désaccord doctrinal. Le Grand Schisme d’Occident (1378-1417) en est le cas pur : deux puis trois papes, des obédiences qui se recoupent avec les alliances politiques, et une chrétienté où l’on ignore qui absout validement.
Combien de temps dure un schisme ?
La question n’est jamais posée sous cette forme et elle donne un tableau instructif.
| Schisme | Début | Fin | Durée | Mode de résolution |
|---|
| Novatianiste | 251 | VIe-VIIe s. | env. 350 ans | Extinction |
| Donatiste | 311 | VIIe s. | env. 300 ans | Disparition par conquête arabe |
| Non-chalcédonien | 451 | en cours | 1575 ans | Accord christologique en 1990 ; communion non rétablie |
| Acacien | 484 | 519 | 35 ans | Formule d’Hormisdas, signée par les évêques d’Orient |
| Trois Chapitres (Aquilée) | 553 | 698 | 145 ans | Concile de Pavie ; ralliement progressif |
| Photien | 863 | 867 | 4 ans | Réconciliation ; le «second schisme» n’a jamais existé |
| Rome-Constantinople | 1054 / 1204 | en cours | plus de 800 ans | Anathèmes levés en 1965 ; communion non rétablie |
| Grand Schisme d’Occident | 1378 | 1417 | 39 ans | Concile de Constance ; dépositions et élection unique |
| Réforme | 1517 | en cours | 509 ans | Accords doctrinaux partiels depuis 1999 |
| Vieux-croyants | 1666 | en cours | 360 ans | Anathèmes levés par Moscou en 1971 ; séparation maintenue |
| Disruption écossaise | 1843 | 1929 | 86 ans | Réunion partielle ; minorités persistantes |
| Vieux-catholiques | 1870 | en cours | 156 ans | Intercommunion anglicane depuis 1931 |
Trois régularités se dégagent. Premièrement, les schismes juridictionnels et de légitimité se résolvent vite — trente-cinq et trente-neuf ans pour les deux cas majeurs — parce qu’ils n’exigent qu’un accord de procédure. Deuxièmement, les schismes disciplinaires ne se résolvent jamais par réconciliation : ils s’éteignent. Troisièmement, les schismes doctrinaux durent, et l’accord doctrinal obtenu tardivement — 1990 pour les non-chalcédoniens, 1999 pour la justification — ne rétablit pas la communion. Cette dernière observation est la plus importante du module : dans les trois cas où un accord de fond a été trouvé, la division a survécu à la disparition de sa cause.
Trois dossiers méritent un traitement séparé, parce qu’ils ont chacun produit une doctrine qui survit à l’événement : le Grand Schisme d’Occident a produit le conciliarisme, le raskol russe a produit une Église parallèle qui dure encore, et la Réforme a inauguré une histoire de la division interne au protestantisme qui n’a pas cessé.
Le Grand Schisme d’Occident (1378-1417)
En avril 1378, les cardinaux élisent à Rome, sous la pression de la foule romaine, Urbain VI. Quatre mois plus tard, les mêmes cardinaux déclarent l’élection nulle pour cause de violence et élisent Clément VII, qui s’installe à Avignon. Deux papes, deux collèges, deux administrations fiscales. Les royaumes se répartissent selon leurs alliances : la France, la Castille, l’Écosse et Naples pour Avignon ; l’Empire, l’Angleterre, la Hongrie et l’Italie du Nord pour Rome.
Le concile de Pise (1409) prétend résoudre en déposant les deux et en élisant un troisième : il y a désormais trois papes. C’est l’échec de Pise qui rend le concile de Constance (1414-1418) possible, parce qu’il démontre qu’aucune solution ne fonctionnera sans l’empereur — Sigismond convoque, contraint et finance.
Le décret Haec sancta Le 6 avril 1415, la cinquième session de Constance promulgue un décret qui énonce que le concile, légitimement assemblé dans l’Esprit Saint, formant concile général et représentant l’Église catholique militante, tient son pouvoir immédiatement du Christ, et que quiconque, «de quelque état ou dignité qu’il soit, fût-il papal», est tenu de lui obéir en ce qui concerne la foi, l’extinction du schisme et la réforme de l’Église dans son chef et dans ses membres. Le décret Frequens (1417) prescrit la réunion périodique des conciles. Le statut de ces textes est l’un des dossiers les plus disputés de l’ecclésiologie catholique, et il fait l’objet de la deuxième dispute de ce module.
Le concile dépose Jean XXIII et Benoît XIII, obtient l’abdication de Grégoire XII, et fait élire Martin V en novembre 1417. Le schisme est éteint en trente-neuf ans. Constance fait par ailleurs brûler Jan Hus en juillet 1415 malgré le sauf-conduit impérial — décision qui provoque les guerres hussites et fournit au seizième siècle un précédent que Luther invoquera à Worms.
Le conciliarisme atteint son apogée à Bâle (1431-1449), échoue, et est progressivement condamné : Pie II interdit en 1460, par la bulle Execrabilis, l’appel du pape au concile. Vatican I (1870) et Vatican II (1964) en règlent définitivement le statut au profit de la primauté, tout en réintroduisant par la collégialité épiscopale une part de ce que le conciliarisme visait.
Le raskol russe (1666)
Le patriarche Nikon entreprend à partir de 1653 d’aligner les livres et les usages russes sur la pratique grecque contemporaine : signe de croix à trois doigts au lieu de deux, triple alléluia, orthographe du nom de Jésus, sens des processions. Les réformes sont imposées par le pouvoir et les conciles de 1666-1667 anathématisent ceux qui les refusent.
L’enjeu paraît minime et il ne l’est pas. Pour les opposants — l’archiprêtre Avvakum, brûlé en 1682 après une Vie écrite en prison qui est l’un des premiers grands textes en russe —, changer le rite revient à déclarer que l’Église russe a prié faussement pendant six siècles, et à soumettre la Troisième Rome aux Grecs qui ont eux-mêmes trahi à Florence. La question rituelle est une question d’identité ecclésiale et de souveraineté spirituelle.
Le raskol se divise rapidement entre popovtsy, qui conservent un clergé, et bezpopovtsy, qui, jugeant tout sacerdoce corrompu, se passent de prêtres et par conséquent d’eucharistie — certains groupes renonçant même au mariage. Des milliers de vieux-croyants pratiquent l’autocombustion collective plutôt que de se soumettre. Le Patriarcat de Moscou a levé les anathèmes en 1971 en déclarant les anciens rites «également salutaires» ; la séparation demeure.
Les divisions du protestantisme
Le protestantisme est la seule famille chrétienne dont la division interne soit continue et documentée depuis l’origine. Il faut en donner la série, sans en faire une objection facile ni la dissimuler.
| Date | Rupture | Enjeu | Issue |
|---|
| 1525 | Zurich : premiers baptêmes d’adultes | Baptême et rapport au magistrat | Naissance de l’anabaptisme ; répression |
| 1529 | Marbourg : Luther et Zwingli | Présence réelle dans la Cène | Accord sur quatorze articles, rupture sur le quinzième |
| 1618-1619 | Dordrecht : remontrants exclus | Élection et grâce | Environ deux cents pasteurs déposés ; Église remontrante |
| 1662 | Angleterre : Great Ejection | Conformité à l’Act of Uniformity | Près de deux mille ministres expulsés ; naissance du non-conformisme |
| 1784-1795 | Méthodisme séparé de l’Église d’Angleterre | Ordinations pour l’Amérique | Nouvelle dénomination mondiale |
| 1843 | Écosse : Disruption | Patronage laïc et indépendance spirituelle | Quatre cent soixante-quatorze ministres sur mille cent quatre-vingt-quinze quittent l’Église établie |
| 1845 et 1844 | Baptistes et méthodistes américains | Esclavage | Scissions Nord-Sud ; réunion méthodiste en 1939, baptiste jamais |
| 1870 | Vieux-catholiques | Infaillibilité pontificale | Déclaration d’Utrecht 1889 ; intercommunion anglicane 1931 |
| 2008-2009 | GAFCON et ACNA | Autorité scripturaire et sexualité | Structures parallèles dans la Communion anglicane |
L’objection catholique classique — la sola Scriptura produit mécaniquement la division — est ancienne et elle mérite une réponse précise plutôt qu’une dénégation. Deux observations. La première est que la majorité des ruptures listées portent sur la discipline, la juridiction ou l’éthique sociale, non sur l’interprétation d’un texte : le Great Ejection est un problème de loi civile, la Disruption un problème de nomination des ministres, les scissions de 1844-1845 un problème d’esclavage. La seconde est que les Églises épiscopales connaissent les mêmes ruptures, mais qu’elles les nomment autrement : ce que le protestantisme appelle dénomination, le catholicisme l’appelle ordre religieux ou rite, et l’orthodoxie Église autocéphale.
Les schismes orthodoxes contemporains
L’orthodoxie, souvent présentée comme structurellement unie, connaît une histoire de ruptures juridictionnelles constante, et une crise majeure en cours.
L’Église bulgare est en schisme de 1872 à 1945 pour cause d’«ethnophylétisme» — nationalisme ecclésial condamné par le concile de Constantinople de 1872, catégorie théologique forgée pour l’occasion et régulièrement réinvoquée depuis. Les Églises russes de l’émigration se divisent après 1917 en trois obédiences, dont l’Église hors-frontières, réconciliée avec Moscou seulement en 2007.
La crise ukrainienne est l’événement majeur : le 5 janvier 2019, le patriarcat œcuménique accorde le τόμος d’autocéphalie à l’Église orthodoxe d’Ukraine ; Moscou avait rompu la communion avec Constantinople dès octobre 2018. Les Églises d’Alexandrie, de Grèce et de Chypre reconnaissent la nouvelle Église ; Moscou rompt avec elles également. C’est la plus grave division interne de l’orthodoxie depuis des siècles, et elle porte sur une question de juridiction — donc, si la typologie du premier onglet vaut, sur le type de schisme qui se résout le plus vite.