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Histoire de l’Église — Module V

Schismes et divisions

Anatomie comparée de la rupture de communion, de Novatien à l’Ukraine

Les autres modules d’histoire suivent la chronologie. Celui-ci suit un objet : la rupture de communion elle-même. Qu’est-ce qu’un schisme, comment commence-t-il, combien de temps dure-t-il, et par quels mécanismes finit-il ? Traiter les divisions comme un phénomène comparable d’un siècle à l’autre produit des résultats que le récit chronologique ne donne pas.

Schisme et hérésie : une distinction qui ne tient pas

La distinction classique est nette. Jérôme la formule dans son Commentaire sur Tite (3, 10-11) : «entre l’hérésie et le schisme, on estime qu’il y a ceci de différent, que l’hérésie tient un dogme perverti, tandis que le schisme se sépare de l’Église à cause d’un désaccord épiscopal». Augustin la reprend contre les donatistes : ils ont la même foi et un autre autel, ce qui fait d’eux des schismatiques et non des hérétiques.

Mais Jérôme ajoute immédiatement la phrase qui ruine sa propre distinction : «à vrai dire, il n’y a aucun schisme qui ne se fabrique quelque hérésie, afin de paraître s’être séparé de l’Église à bon droit». L’observation est exacte et vérifiable sur toute la série : les novatianistes développent une doctrine de l’Église des purs, les donatistes une théologie de la validité sacramentelle, les vieux-croyants une doctrine du signe de croix. La rupture précède la justification doctrinale, qui vient ensuite la consolider.

TraditionDéfinition du schismeCritère d’identification
CatholiqueCode de 1983, canon 751 : refus de la soumission au pontife romain ou de la communion avec les membres de l’Église qui lui sont soumisRupture avec un siège déterminé
OrthodoxeRupture de la communion eucharistique entre Églises locales ou avec la conscience ecclésialeInterruption de la commémoration liturgique du primat
RéforméeSéparation d’avec une Église où la Parole est prêchée et les sacrements administrés selon leur institutionPrésence ou absence des marques de l’Église
LuthérienneRupture de l’unité là où il y a accord sur l’Évangile et les sacrements (Augustana VII : satis est)Suffisance du consensus sur l’Évangile
AnglicaneRupture d’avec l’épiscopat historique et la communion des Églises particulièresSuccession et reconnaissance mutuelle
AnabaptisteLa catégorie est récusée : la séparation d’avec une communauté infidèle n’est pas un schisme mais une obéissanceConformité de vie

Le tableau met en évidence l’asymétrie qui rend tout dialogue difficile : chaque tradition définit le schisme par un critère dont elle est elle-même le terme. Le catholique définit la rupture par référence à Rome, l’orthodoxe par la commémoration liturgique, le réformé par les marques de l’Église que lui-même identifie. Il n’existe aucune définition neutre du schisme, et c’est la première donnée du dossier.

Une typologie

Quatre types se distinguent nettement par leur origine, et l’origine détermine largement la durée.

1. Les schismes disciplinaires naissent d’un désaccord sur le traitement des fautes, jamais sur un dogme. Novatien (251) refuse la réadmission des apostats ; le donatisme (311) conteste la validité des sacrements administrés par des évêques ayant livré les Écritures ; le mélétianisme égyptien procède de la même crise. Ces schismes sont remarquablement durables : le novatianisme survit trois siècles, le donatisme disparaît avec la conquête arabe et non par réintégration.

2. Les schismes doctrinaux suivent une définition conciliaire. Éphèse 431 et Chalcédoine 451 produisent les deux seules séparations antiques qui subsistent aujourd’hui : l’Église de l’Orient et la famille des Églises orthodoxes orientales. Ce sont aussi ceux dont on a montré, au vingtième siècle, qu’ils reposaient largement sur des divergences de vocabulaire.

3. Les schismes juridictionnels portent sur l’autorité et non sur la foi. Le schisme acacien (484-519) oppose Rome et Constantinople sur la réception de Chalcédoine et surtout sur le droit de l’un à juger l’autre. Le schisme d’Aquilée (553-698), né du refus des Trois Chapitres, dure cent quarante-cinq ans pour une question que presque personne ne comprend plus à la fin. La rupture entre Rome et Constantinople relève de ce type avant de relever des autres.

4. Les schismes de légitimité opposent deux prétendants à une même charge sans désaccord doctrinal. Le Grand Schisme d’Occident (1378-1417) en est le cas pur : deux puis trois papes, des obédiences qui se recoupent avec les alliances politiques, et une chrétienté où l’on ignore qui absout validement.

Combien de temps dure un schisme ?

La question n’est jamais posée sous cette forme et elle donne un tableau instructif.

SchismeDébutFinDuréeMode de résolution
Novatianiste251VIe-VIIe s.env. 350 ansExtinction
Donatiste311VIIe s.env. 300 ansDisparition par conquête arabe
Non-chalcédonien451en cours1575 ansAccord christologique en 1990 ; communion non rétablie
Acacien48451935 ansFormule d’Hormisdas, signée par les évêques d’Orient
Trois Chapitres (Aquilée)553698145 ansConcile de Pavie ; ralliement progressif
Photien8638674 ansRéconciliation ; le «second schisme» n’a jamais existé
Rome-Constantinople1054 / 1204en coursplus de 800 ansAnathèmes levés en 1965 ; communion non rétablie
Grand Schisme d’Occident1378141739 ansConcile de Constance ; dépositions et élection unique
Réforme1517en cours509 ansAccords doctrinaux partiels depuis 1999
Vieux-croyants1666en cours360 ansAnathèmes levés par Moscou en 1971 ; séparation maintenue
Disruption écossaise1843192986 ansRéunion partielle ; minorités persistantes
Vieux-catholiques1870en cours156 ansIntercommunion anglicane depuis 1931

Trois régularités se dégagent. Premièrement, les schismes juridictionnels et de légitimité se résolvent vite — trente-cinq et trente-neuf ans pour les deux cas majeurs — parce qu’ils n’exigent qu’un accord de procédure. Deuxièmement, les schismes disciplinaires ne se résolvent jamais par réconciliation : ils s’éteignent. Troisièmement, les schismes doctrinaux durent, et l’accord doctrinal obtenu tardivement — 1990 pour les non-chalcédoniens, 1999 pour la justification — ne rétablit pas la communion. Cette dernière observation est la plus importante du module : dans les trois cas où un accord de fond a été trouvé, la division a survécu à la disparition de sa cause.

Trois dossiers méritent un traitement séparé, parce qu’ils ont chacun produit une doctrine qui survit à l’événement : le Grand Schisme d’Occident a produit le conciliarisme, le raskol russe a produit une Église parallèle qui dure encore, et la Réforme a inauguré une histoire de la division interne au protestantisme qui n’a pas cessé.

Le Grand Schisme d’Occident (1378-1417)

En avril 1378, les cardinaux élisent à Rome, sous la pression de la foule romaine, Urbain VI. Quatre mois plus tard, les mêmes cardinaux déclarent l’élection nulle pour cause de violence et élisent Clément VII, qui s’installe à Avignon. Deux papes, deux collèges, deux administrations fiscales. Les royaumes se répartissent selon leurs alliances : la France, la Castille, l’Écosse et Naples pour Avignon ; l’Empire, l’Angleterre, la Hongrie et l’Italie du Nord pour Rome.

Le concile de Pise (1409) prétend résoudre en déposant les deux et en élisant un troisième : il y a désormais trois papes. C’est l’échec de Pise qui rend le concile de Constance (1414-1418) possible, parce qu’il démontre qu’aucune solution ne fonctionnera sans l’empereur — Sigismond convoque, contraint et finance.

Le décret Haec sancta Le 6 avril 1415, la cinquième session de Constance promulgue un décret qui énonce que le concile, légitimement assemblé dans l’Esprit Saint, formant concile général et représentant l’Église catholique militante, tient son pouvoir immédiatement du Christ, et que quiconque, «de quelque état ou dignité qu’il soit, fût-il papal», est tenu de lui obéir en ce qui concerne la foi, l’extinction du schisme et la réforme de l’Église dans son chef et dans ses membres. Le décret Frequens (1417) prescrit la réunion périodique des conciles. Le statut de ces textes est l’un des dossiers les plus disputés de l’ecclésiologie catholique, et il fait l’objet de la deuxième dispute de ce module.

Le concile dépose Jean XXIII et Benoît XIII, obtient l’abdication de Grégoire XII, et fait élire Martin V en novembre 1417. Le schisme est éteint en trente-neuf ans. Constance fait par ailleurs brûler Jan Hus en juillet 1415 malgré le sauf-conduit impérial — décision qui provoque les guerres hussites et fournit au seizième siècle un précédent que Luther invoquera à Worms.

Le conciliarisme atteint son apogée à Bâle (1431-1449), échoue, et est progressivement condamné : Pie II interdit en 1460, par la bulle Execrabilis, l’appel du pape au concile. Vatican I (1870) et Vatican II (1964) en règlent définitivement le statut au profit de la primauté, tout en réintroduisant par la collégialité épiscopale une part de ce que le conciliarisme visait.

Le raskol russe (1666)

Le patriarche Nikon entreprend à partir de 1653 d’aligner les livres et les usages russes sur la pratique grecque contemporaine : signe de croix à trois doigts au lieu de deux, triple alléluia, orthographe du nom de Jésus, sens des processions. Les réformes sont imposées par le pouvoir et les conciles de 1666-1667 anathématisent ceux qui les refusent.

L’enjeu paraît minime et il ne l’est pas. Pour les opposants — l’archiprêtre Avvakum, brûlé en 1682 après une Vie écrite en prison qui est l’un des premiers grands textes en russe —, changer le rite revient à déclarer que l’Église russe a prié faussement pendant six siècles, et à soumettre la Troisième Rome aux Grecs qui ont eux-mêmes trahi à Florence. La question rituelle est une question d’identité ecclésiale et de souveraineté spirituelle.

Le raskol se divise rapidement entre popovtsy, qui conservent un clergé, et bezpopovtsy, qui, jugeant tout sacerdoce corrompu, se passent de prêtres et par conséquent d’eucharistie — certains groupes renonçant même au mariage. Des milliers de vieux-croyants pratiquent l’autocombustion collective plutôt que de se soumettre. Le Patriarcat de Moscou a levé les anathèmes en 1971 en déclarant les anciens rites «également salutaires» ; la séparation demeure.

Les divisions du protestantisme

Le protestantisme est la seule famille chrétienne dont la division interne soit continue et documentée depuis l’origine. Il faut en donner la série, sans en faire une objection facile ni la dissimuler.

DateRuptureEnjeuIssue
1525Zurich : premiers baptêmes d’adultesBaptême et rapport au magistratNaissance de l’anabaptisme ; répression
1529Marbourg : Luther et ZwingliPrésence réelle dans la CèneAccord sur quatorze articles, rupture sur le quinzième
1618-1619Dordrecht : remontrants exclusÉlection et grâceEnviron deux cents pasteurs déposés ; Église remontrante
1662Angleterre : Great EjectionConformité à l’Act of UniformityPrès de deux mille ministres expulsés ; naissance du non-conformisme
1784-1795Méthodisme séparé de l’Église d’AngleterreOrdinations pour l’AmériqueNouvelle dénomination mondiale
1843Écosse : DisruptionPatronage laïc et indépendance spirituelleQuatre cent soixante-quatorze ministres sur mille cent quatre-vingt-quinze quittent l’Église établie
1845 et 1844Baptistes et méthodistes américainsEsclavageScissions Nord-Sud ; réunion méthodiste en 1939, baptiste jamais
1870Vieux-catholiquesInfaillibilité pontificaleDéclaration d’Utrecht 1889 ; intercommunion anglicane 1931
2008-2009GAFCON et ACNAAutorité scripturaire et sexualitéStructures parallèles dans la Communion anglicane

L’objection catholique classique — la sola Scriptura produit mécaniquement la division — est ancienne et elle mérite une réponse précise plutôt qu’une dénégation. Deux observations. La première est que la majorité des ruptures listées portent sur la discipline, la juridiction ou l’éthique sociale, non sur l’interprétation d’un texte : le Great Ejection est un problème de loi civile, la Disruption un problème de nomination des ministres, les scissions de 1844-1845 un problème d’esclavage. La seconde est que les Églises épiscopales connaissent les mêmes ruptures, mais qu’elles les nomment autrement : ce que le protestantisme appelle dénomination, le catholicisme l’appelle ordre religieux ou rite, et l’orthodoxie Église autocéphale.

Les schismes orthodoxes contemporains

L’orthodoxie, souvent présentée comme structurellement unie, connaît une histoire de ruptures juridictionnelles constante, et une crise majeure en cours.

L’Église bulgare est en schisme de 1872 à 1945 pour cause d’«ethnophylétisme» — nationalisme ecclésial condamné par le concile de Constantinople de 1872, catégorie théologique forgée pour l’occasion et régulièrement réinvoquée depuis. Les Églises russes de l’émigration se divisent après 1917 en trois obédiences, dont l’Église hors-frontières, réconciliée avec Moscou seulement en 2007.

La crise ukrainienne est l’événement majeur : le 5 janvier 2019, le patriarcat œcuménique accorde le τόμος d’autocéphalie à l’Église orthodoxe d’Ukraine ; Moscou avait rompu la communion avec Constantinople dès octobre 2018. Les Églises d’Alexandrie, de Grèce et de Chypre reconnaissent la nouvelle Église ; Moscou rompt avec elles également. C’est la plus grave division interne de l’orthodoxie depuis des siècles, et elle porte sur une question de juridiction — donc, si la typologie du premier onglet vaut, sur le type de schisme qui se résout le plus vite.

Disputes historiographiques et confessionnelles

Les disputes suivantes mobilisent les six grandes voix confessionnelles (catholique, orthodoxe, réformée, luthérienne, anglicane, anabaptiste), avec interjections du Professeur Tryphon Goldberg, persona pédagogique juive du site.

Qui s’est séparé de qui ?

Aucune tradition ne se tient pour schismatique. Chacune dispose d’un critère qui l’identifie comme l’Église continuée et qui situe la rupture chez l’autre. Confronter ces critères permet moins de trancher que de voir sur quoi porte réellement le désaccord.

Catholique

Le critère est la communion avec le siège de Pierre, et il est appliqué avec des nuances considérables depuis Vatican II. Unitatis redintegratio 3 distingue ceux qui ont provoqué la séparation et ceux qui naissent aujourd’hui dans des communautés séparées : ces derniers «ne peuvent être accusés du péché de séparation» et sont reçus dans une communion réelle quoique imparfaite. Lumen gentium 8 énonce que l’Église du Christ subsistit in l’Église catholique, formule choisie contre le simple est du schéma préparatoire précisément pour reconnaître des éléments de sanctification hors de ses limites visibles. Le décret sur l’œcuménisme reconnaît en outre que les torts ont été partagés et demande pardon pour ceux du côté catholique.

Orthodoxe

Le critère est la fidélité aux sept conciles et à la tradition patristique, et l’Orient soutient n’avoir rien ajouté. La rupture est imputée à l’Occident, qui a inséré le Filioque, transformé la primauté d’honneur en juridiction universelle, et défini seul des dogmes nouveaux. La difficulté interne est reconnue : l’orthodoxie n’a pas d’instance capable de trancher ses propres divisions juridictionnelles, comme la crise ukrainienne le montre, et la théologie de l’autocéphalie reste inachevée. Le concile de Crète (2016), tenu sans quatre Églises dont Moscou, l’a illustré avant même la rupture de 2018.

Réformée

Le critère est celui des marques de l’Église, et il inverse la question. Calvin soutient dans l’Institution IV, 2, que ce ne sont pas les Réformés qui se sont séparés mais Rome qui a chassé l’Évangile : là où la Parole n’est plus prêchée purement ni les sacrements administrés selon leur institution, il n’y a plus d’Église au sens propre, et se séparer d’une telle assemblée n’est pas un schisme. L’argument est repris dans la Confession helvétique postérieure (chapitre XVII). Il a une conséquence que la tradition assume : la même logique autorise les ruptures ultérieures à l’intérieur du protestantisme, et le calvinisme a donc dû élaborer une casuistique de la séparation légitime — chez les puritains anglais, puis dans les débats écossais de 1843.

Luthérienne

La position luthérienne repose sur l’article VII de l’Augustana et sur sa formule décisive : pour la vraie unité de l’Église, satis est — il suffit — que l’on s’accorde sur l’enseignement de l’Évangile et l’administration des sacrements, et il n’est pas nécessaire que les traditions humaines, les rites et les cérémonies soient partout semblables. La conséquence est double. D’une part, la Réforme n’a pas voulu une nouvelle Église : l’Augustana est présentée à l’empereur comme un exposé de la foi catholique. D’autre part, ce critère fonde les accords contemporains : la Concorde de Leuenberg (1973), qui établit la communion entre luthériens et réformés d’Europe, applique littéralement le satis est en déclarant que les condamnations du XVIe siècle ne s’appliquent plus.

Anglicane

L’anglicanisme se conçoit comme l’Église catholique réformée d’Angleterre, non comme une dénomination issue d’une séparation : la continuité des sièges, de l’épiscopat et des paroisses est l’argument central, et les Trente-neuf Articles ne fondent pas une Église nouvelle mais réforment une Église existante. Cette position a été durement éprouvée : Apostolicae curae (1896) a déclaré les ordinations anglicanes «absolument nulles et entièrement vaines», ce à quoi les archevêques ont répondu par Saepius officio (1897). Le Quadrilatère de Lambeth (1888) propose depuis les quatre bases de toute réunion : Écritures, symboles, deux sacrements dominicaux, épiscopat historique adapté localement.

Anabaptiste

La tradition radicale récuse la question. La catégorie de schisme suppose une Église territoriale à laquelle on appartient par naissance ; dans une ecclésiologie de confessants volontaires, il n’y a pas de séparation possible d’avec une institution à laquelle on n’a jamais adhéré. Schleitheim (1527) parle de séparation d’avec le monde et d’avec les abominations, non de schisme. Cela n’exempte pas la tradition : les divisions mennonites — amish en 1693, divisions successives des huttérites — sont nombreuses et documentées, et elles portent presque toujours sur la rigueur de la discipline, non sur la doctrine. C’est la confirmation interne de ce que le premier onglet établit : le schisme disciplinaire est le plus fréquent et le moins réconciliable.

Synthèse

Aucun des six critères n’est neutre : chacun désigne comme schismatique celui qui ne le partage pas. Deux observations utiles se dégagent néanmoins. D’abord, le déplacement catholique de 1964 — subsistit in, et la distinction entre auteurs et héritiers d’une séparation — a transformé le régime appliqué aux séparés sans modifier le critère, et c’est ce qui a rendu le dialogue possible sans rien concéder sur le principe. Ensuite, le satis est de l’Augustana est le seul de ces critères à définir un seuil plutôt qu’une frontière, et c’est aussi le seul qui ait produit une communion effective entre familles confessionnelles distinctes — Leuenberg en 1973, Porvoo en 1992, l’accord de Meissen. Le fait mérite d’être pesé.

Haec sancta : un concile peut-il juger un pape ?

Le décret de Constance du 6 avril 1415 énonce que le concile tient son pouvoir immédiatement du Christ et que quiconque, «fût-il papal», doit lui obéir en matière de foi, d’extinction du schisme et de réforme. C’est le texte qui a mis fin au Grand Schisme — et il est difficilement conciliable avec la définition de 1870.

Catholique

Trois lectures coexistent dans la théologie catholique et aucune n’est officiellement imposée. La première tient Haec sancta pour un décret d’urgence, valable dans la situation exceptionnelle où trois prétendants rendaient l’Église incapable d’agir, et non pour un principe général — c’est la lecture la plus répandue. La deuxième conteste sa valeur conciliaire : les sessions concernées se sont tenues avant que le concile ne soit complété par l’obédience romaine, et Martin V n’a approuvé les décrets de Constance que «dans les matières de foi, traitées conciliairement», formule dont l’extension est disputée depuis. La troisième, minoritaire mais soutenue par des théologiens sérieux — Hans Küng dès 1960, puis d’autres —, y voit un texte dogmatique que Vatican I n’a pas abrogé et que la collégialité de Lumen gentium 22 réintègre partiellement. Ce que nul ne conteste : c’est ce concile qui a rendu la papauté à l’unité.

Orthodoxe

L’Orient observe le dossier avec un intérêt particulier : Constance formule, en Occident et pour des raisons occidentales, quelque chose de proche de l’ecclésiologie conciliaire orientale — l’autorité appartient au corps ecclésial assemblé et non à un siège. Que cette formulation ait été produite par la nécessité, puis marginalisée dès que la nécessité a cessé, confirme aux yeux orthodoxes que la primauté juridictionnelle est une construction médiévale et non une donnée apostolique. L’Orient note aussi, sans complaisance, que Constance n’a pas résolu la question de fond mais seulement la crise : les papes de la Renaissance qui suivent ne doivent rien au conciliarisme.

Réformée

Les Réformateurs ont massivement invoqué le conciliarisme et Constance, et l’usage a été stratégique autant que doctrinal : il permettait de demander un concile général libre contre un pape, sans quitter le terrain de la tradition catholique. Calvin plaide cette position dans la Supplication et remontrance adressée à Charles Quint (1543) et dans les Actes du concile de Trente avec le remède (1547). La difficulté est reconnue : Constance a aussi brûlé Jan Hus au mépris du sauf-conduit impérial, ce que Luther rappelle à Worms en 1521. Le conciliarisme fournit donc à la fois le modèle institutionnel invoqué et le précédent judiciaire redouté.

Luthérienne

Luther consacre au dossier une part de Des conciles et de l’Église (1539) et son évolution est instructive. Il commence par appeler à un concile général libre, en 1518 et encore en 1520 dans l’Appel à la noblesse chrétienne, où il soutient explicitement que la convocation appartient à l’empereur et non au pape, en invoquant Nicée. Puis il se convainc qu’un concile convoqué et composé par Rome ne pourra rien : les conciles ne peuvent pas établir de nouveaux articles de foi, ils ne peuvent que condamner des erreurs contre les articles reçus, et ils n’ont donc pas le pouvoir qu’on leur prête. Le déplacement est net : de la demande d’un concile à la relativisation de toute instance conciliaire.

Anglicane

Le conciliarisme a laissé en Angleterre une trace institutionnelle durable : l’idée qu’une Église nationale peut légiférer par ses propres assemblées, avec le concours du pouvoir civil, doit beaucoup à Constance et à Bâle. L’Act in Restraint of Appeals (1533) en est l’application politique. L’article XXI, qui énonce que les conciles généraux ne peuvent être assemblés sans le commandement des princes et qu’ils peuvent errer, combine le principe conciliariste et sa limite. La tradition anglicane retient donc de Constance moins une doctrine de la supériorité conciliaire qu’un précédent : celui d’une Église capable de résoudre elle-même une crise que sa tête ne pouvait pas résoudre.

Anabaptiste

La tradition radicale observe que le dossier oppose deux prétentions au même pouvoir et qu’aucune ne l’intéresse. Ce qu’elle retient de Constance est un fait et un seul : le concile a garanti un sauf-conduit à Jan Hus, l’a jugé, et l’a fait brûler le 6 juillet 1415, en établissant que la foi jurée à un hérétique n’oblige pas. Cette décision, plus que le décret Haec sancta, est ce que la Réforme radicale a retenu de Constance, et elle a nourri un siècle plus tard la méfiance envers toute convocation officielle — les anabaptistes n’ont jamais demandé de concile ni de disputation impériale.

Synthèse

Le dossier reste ouvert et il est instructif précisément parce qu’il n’a pas été clos. Trois faits sont établis : le décret a été promulgué, il a permis de résoudre le schisme, et son approbation par Martin V est formulée de manière restrictive et ambiguë. Trois lectures catholiques coexistent — décret d’urgence, décret sans valeur conciliaire pleine, décret dogmatique non abrogé — et la théologie romaine n’a jamais tranché entre elles, ce qui est en soi significatif. La réintroduction de la collégialité épiscopale par Lumen gentium 22 a rendu la question moins brûlante sans la résoudre. Ce que le dossier montre le plus clairement est ce que Tryphon formule : l’exception qui sauve une institution est toujours l’ennemie de la règle qu’elle sauve.

Hypothèses de travail — mémoire et thèse

Sept pistes formulées de manière falsifiable. Ce module se prête particulièrement à l’approche sérielle : les schismes sont étudiés un par un par des spécialistes qui ne se lisent pas, et la comparaison systématique reste à faire.

H1. Durée et type de schisme : construction d’une série

  • Doctorat
  • Histoire comparée du christianisme
  • 4-5 ans

Hypothèse. La durée d’un schisme est prédite par son type d’origine plutôt que par son contenu doctrinal : les ruptures juridictionnelles et de légitimité se résolvent en une génération, les ruptures disciplinaires ne se résolvent jamais par réconciliation mais par extinction, et les ruptures doctrinales survivent à la résolution de leur cause.

État de la question
Aucune étude ne traite les schismes chrétiens comme une série comparable. Les monographies existent pour presque chaque cas ; la comparaison systématique n’a pas été tentée, sans doute parce qu’elle suppose de franchir les frontières des spécialités — antiquisants, médiévistes, modernistes et contemporanéistes ne se lisent pas.
Corpus
Une trentaine de cas depuis Novatien jusqu’à la crise ukrainienne, documentés chacun par la bibliographie de sa période. Instruments : Dictionnaire d’histoire et de géographie ecclésiastiques ; Theologische Realenzyklopädie ; actes conciliaires ; correspondances diplomatiques modernes ; documentation des dialogues bilatéraux contemporains.
Méthode
Constituer une base avec, pour chaque cas, la date d’ouverture, le type d’origine, la présence ou non d’une définition doctrinale, la durée, le mode de résolution et l’existence d’un accord de fond non suivi de communion. Tester les corrélations. La difficulté est de définir des critères d’ouverture et de clôture applicables à des contextes très différents : c’est le cœur du travail.

Ce qui la réfuterait : Une absence de corrélation entre type d’origine et durée, ou la démonstration que les critères d’ouverture et de clôture ne peuvent pas être définis de façon comparable, ce qui invaliderait la démarche elle-même.

H2. L’approbation de Constance par Martin V : analyse d’une formule

  • Master
  • Histoire médiévale / ecclésiologie
  • 12-18 mois

Hypothèse. La formule par laquelle Martin V approuve les décrets de Constance «dans les matières de foi, traitées conciliairement» a été forgée pour permettre des lectures opposées, et les usages qui en sont faits entre 1418 et 1460 montrent que ses contemporains l’ont immédiatement comprise comme délibérément ambiguë.

État de la question
La formule est constamment citée dans la controverse sur Haec sancta, chaque camp lui donnant l’extension qui l’arrange. Son interprétation par les contemporains — canonistes, ambassadeurs, universitaires — n’a pas été étudiée pour elle-même, alors que c’est le seul moyen d’échapper à la circularité.
Corpus
Actes de Constance (éd. Hardt ; Alberigo) ; bulles de Martin V ; Execrabilis de Pie II (1460) ; traités de Jean de Ségovie, Jean de Torquemada (Summa de Ecclesia, 1453), Nicolas de Cues (De concordantia catholica, 1433) ; registres de la faculté de théologie de Paris.
Méthode
Relever tous les emplois de la formule entre 1418 et 1460, identifier qui l’invoque, contre qui et pour quelle extension. Latin requis ; sources éditées. Le sujet est circonscrit et permet une démonstration nette en dix-huit mois.

Ce qui la réfuterait : Une interprétation univoque et constante de la formule chez les contemporains, quel que soit leur camp.

H3. Le raskol : rite ou souveraineté ?

  • Doctorat
  • Histoire russe / études slaves
  • 4-5 ans

Hypothèse. Le refus des réformes de Nikon s’explique moins par l’attachement aux formes rituelles que par la perception d’une subordination de l’Église russe aux Grecs, et cette dimension est repérable dans le vocabulaire des textes vieux-croyants, qui argumentent bien davantage sur l’autorité et la trahison que sur la liturgie.

État de la question
La littérature classique — Kapterev, Zenkovsky, Crummey — a posé les termes du débat entre lecture rituelle et lecture sociale. La lecture en termes de souveraineté ecclésiale a été suggérée sans être établie par une analyse lexicale du corpus vieux-croyant.
Corpus
Vie de l’archiprêtre Avvakum écrite par lui-même ; pétitions solovetskiennes ; actes des conciles de 1666-1667 ; Pomorskie otvety (1723) ; polémique de Nikon lui-même ; correspondances monastiques.
Méthode
Analyse lexicale et argumentative du corpus : quelle proportion des arguments porte sur la forme du rite, sur l’autorité de celui qui l’impose, sur la fidélité des Grecs, sur l’eschatologie. Russe ancien et slavon indispensables. Les principaux textes sont édités.

Ce qui la réfuterait : Une prédominance effective des arguments proprement rituels et liturgiques dans le corpus, ou l’absence de thématisation de la question grecque.

H4. La Disruption de 1843 : qui est parti ?

  • Master
  • Histoire religieuse britannique
  • 12-18 mois

Hypothèse. Le départ de quatre cent soixante-quatorze ministres sur mille cent quatre-vingt-quinze se distribue selon des lignes géographiques et sociales précises — Highlands et zones urbaines industrielles surreprésentées, paroisses rurales des Lowlands sous-représentées — ce qui montre que le patronage laïc était vécu différemment selon les structures de propriété foncière locales.

État de la question
La Disruption est très étudiée dans ses aspects théologiques et politiques ; sa géographie fine est connue par régions sans avoir fait l’objet d’une analyse statistique intégrale, alors que les données nominatives existent.
Corpus
Annals of the Disruption de Thomas Brown ; Fasti Ecclesiae Scoticanae de Hew Scott, qui donne les notices de tous les ministres ; recensement religieux de 1851 ; registres de patronage ; cartes de propriété foncière.
Méthode
Constituer la base nominative des mille cent quatre-vingt-quinze ministres — paroisse, patron, origine sociale, formation, décision de 1843 — et analyser la distribution. Anglais ; les sources principales sont imprimées et numérisées.

Ce qui la réfuterait : Une distribution aléatoire des départs par rapport à la géographie et aux structures de patronage.

H5. La déclaration de Balamand (1993) et sa réception

  • Master
  • Œcuménisme contemporain
  • 12-18 mois

Hypothèse. La déclaration commune qui récuse l’uniatisme comme méthode d’union a été reçue de manière inversement proportionnelle à l’intérêt des Églises concernées : accueillie favorablement là où les Églises orientales catholiques sont faibles, contestée ou ignorée là où elles sont fortes, en particulier en Ukraine et en Roumanie.

État de la question
Le document de Balamand est constamment cité dans le dialogue catholique-orthodoxe. Sa réception par les Églises catholiques orientales elles-mêmes — qui n’étaient pas parties à la négociation sur un pied d’égalité — est documentée ponctuellement et n’a pas été synthétisée.
Corpus
Déclaration de Balamand (1993) et documents de la Commission mixte internationale ; réactions des synodes des Églises gréco-catholiques ukrainienne, roumaine, melkite ; déclarations des patriarcats orthodoxes ; presse ecclésiale ; documents de Ravenne (2007) et de Chieti (2016).
Méthode
Recenser les prises de position officielles par Église et par année, coder leur orientation, et confronter à des indicateurs de présence — nombre de paroisses, litiges immobiliers en cours, contexte politique. Anglais, français, italien ; le grec, l’ukrainien et le roumain sont un atout majeur.

Ce qui la réfuterait : Une réception homogène indépendante du poids local des Églises orientales catholiques.

H6. La longévité novatianiste : comment un schisme survit trois siècles

  • Doctorat
  • Antiquité tardive
  • 4-5 ans

Hypothèse. La persistance du novatianisme jusqu’au sixième siècle, alors qu’il ne se distingue de la Grande Église par aucun point doctrinal significatif, s’explique par des structures d’implantation locales — patronage, réseaux familiaux, contrôle de lieux de culte — dont les traces sont repérables dans l’épigraphie et la législation impériale.

État de la question
Le novatianisme est traité comme un épisode de la crise de Dèce, rarement comme une Église durable. Les mentions dans les codes et chez les historiens ecclésiastiques du Ve siècle montrent pourtant une organisation complète, avec évêques, conciles et propriétés. Le sujet est largement ouvert.
Corpus
Législation : Code théodosien XVI, 5 ; Socrate le Scolastique, Histoire ecclésiastique, particulièrement bien informé sur eux ; Sozomène ; canons conciliaires les concernant (Nicée canon 8, Laodicée, Constantinople I canon 7) ; épigraphie chrétienne d’Asie Mineure et de Phrygie.
Méthode
Prosopographie des évêques novatianistes, cartographie des implantations, analyse de la législation impériale et de son évolution — répression, tolérance, confiscations. Grec et latin ; épigraphie. Socrate le Scolastique est la clé du dossier et son information doit être évaluée pour elle-même.

Ce qui la réfuterait : L’établissement que le novatianisme tardif se distinguait par des positions doctrinales substantielles, ce qui en ferait un schisme doctrinal ordinaire et non le cas de persistance disciplinaire que l’hypothèse suppose.

H7. Schisma et haeresis dans les collections canoniques

  • Master
  • Droit canonique / lexicologie
  • 12-18 mois

Hypothèse. La distinction entre schisme et hérésie, nette chez Jérôme et Augustin, se brouille progressivement dans les collections canoniques latines, au point que les deux termes deviennent largement interchangeables au XIIIe siècle ; ce brouillage accompagne l’extension de la répression et il est mesurable.

État de la question
La distinction est un lieu commun des manuels, qui la présentent comme stable. Son évolution effective dans le droit n’a pas été suivie, alors que les collections sont éditées et que le sujet se prête à une démonstration lexicale précise.
Corpus
Jérôme, Comm. in Titum ; Augustin, Contra Cresconium et De haeresibus ; collections Dionysiana, Hispana, Pseudo-Isidore ; Décret de Gratien, causes 23 et 24 ; décrétales de Grégoire IX ; manuels d’inquisiteurs — Bernard Gui, Nicolas Eymerich.
Méthode
Relever et coder chaque occurrence des deux termes et de leurs dérivés dans un corpus daté, en notant s’ils sont opposés, coordonnés ou substitués l’un à l’autre. Confronter l’évolution lexicale à celle des peines prévues. Latin requis ; les corpus sont numérisés.

Ce qui la réfuterait : Une distinction maintenue avec constance dans les collections jusqu’au XIIIe siècle, ou une absence de corrélation entre le brouillage lexical et l’évolution du régime pénal.

Bibliographie sélective

Références sélectionnées selon les conventions du SBL Handbook of Style (2e éd., 2014).

Sources

  • Vie de l’archiprêtre Avvakum écrite par lui-même. Paris : Gallimard, 1960.
  • Alberigo, Giuseppe, dir. Les conciles œcuméniques, t. II/2 : Constance, Bâle-Ferrare-Florence, Trente. Paris : Cerf, 1994.
  • Jérôme. Commentaire sur l’Épître à Tite. PL 26.
  • Scott, Hew. Fasti Ecclesiae Scoticanae. 9 vol. Edinburgh : Oliver & Boyd, 1915-1961.

Études

  • Alberigo, Giuseppe. Chiesa conciliare : identità e significato del conciliarismo. Brescia : Paideia, 1981.
  • Congar, Yves. Neuf cents ans après : notes sur le schisme oriental. Chevetogne, 1954.
  • Crummey, Robert O. The Old Believers and the World of Antichrist. Madison : University of Wisconsin Press, 1970.
  • Delumeau, Jean. Naissance et affirmation de la Réforme. Paris : PUF, 1965.
  • Denzler, Georg, et al. Das Konstanzer Konzil. Darmstadt : Wissenschaftliche Buchgesellschaft, 1977.
  • Gill, Joseph. Le concile de Florence. Tournai : Desclée, 1964.
  • Küng, Hans. Structures de l’Église. Paris : Desclée de Brouwer, 1963.
  • Runciman, Steven. Le schisme d’Orient. Paris : Les Belles Lettres, 2005.
  • Stewart, Kenneth J., et al. The Disruption of 1843 Reconsidered. Edinburgh, 1993.
  • Zenkovsky, Serge A. Russia’s Old Believers. Munich : Fink, 1970.

Voir aussi

Quiz — Schismes et divisions

Quelle phrase de Jérôme ruine sa propre distinction entre schisme et hérésie ?

Commentaire sur Tite 3, 10-11.