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Histoire de l’Église — Module I

Les origines du christianisme

30-150 — sources, chronologie, Jésus dans l’histoire, la séparation d’avec le judaïsme et la constitution de la Grande Église

Cent vingt ans séparent la mort de Jésus de la première liste canonique. Dans cet intervalle, une secte juive de Galilée devient une religion distincte, urbaine, largement grecque, organisée et persécutée. Ce module examine ce que l’on sait de cette transformation, ce que l’on croit savoir, et ce qui reste hors d’atteinte — car l’histoire des origines chrétiennes est d’abord une discipline de la documentation rare.

Ce dont nous disposons

Toute proposition sur les origines chrétiennes repose sur quatre ensembles documentaires inégaux, et l’honnêteté méthodologique commence par en mesurer les limites.

EnsembleContenuDatationLimite principale
Sources chrétiennesLettres pauliniennes authentiques, évangiles, Actes, écrits apostoliques, apocryphes50-150Confessantes, écrites pour édifier ; aucune ne prétend au genre historiographique sauf Luc, qui l’imite
Sources juivesFlavius Josèphe, littérature rabbinique, Qumrân, pseudépigraphes75-500Josèphe est le seul contemporain ; le rabbinisme est postérieur de deux siècles au moins
Sources païennesTacite, Suétone, Pline le Jeune, Mara bar Serapion, Lucien, Celse110-180Brèves, hostiles ou indifférentes, souvent de seconde main
Archéologie et épigraphieSynagogues, habitat galiléen, inscriptions, papyrus, catacombesIer-IIIe s.Ne documente jamais un individu ni une doctrine, seulement des contextes

Les mentions païennes

Tacite, Annales XV, 44 (vers 116), est le témoignage non chrétien le plus substantiel : rendant compte de l’incendie de Rome en 64, il écrit que Néron désigna comme coupables ceux que le vulgaire appelait chrétiens, dont l’initiateur, Christus, avait été supplicié sous Tibère par le procurateur Ponce Pilate. Deux difficultés : Tacite emploie procurator là que l’inscription de Césarée, découverte en 1961, donne à Pilate le titre de praefectus — anachronisme qui indique une information transmise plutôt qu’archivée ; et rien n’indique qu’il ait consulté autre chose que la rumeur de son temps.

Pline le Jeune, Lettres X, 96 (vers 112), écrit à Trajan depuis la Bithynie pour demander comment traiter les chrétiens. Le document est capital pour la pratique cultuelle : ils se rassemblent avant l’aube un jour fixe, chantent un hymne au Christ «comme à un dieu», s’engagent par serment à ne pas voler ni commettre l’adultère, puis se séparent et se réunissent à nouveau pour un repas ordinaire. Le rescrit de Trajan fixe la doctrine impériale pour un siècle : ne pas rechercher les chrétiens, ne pas accepter de dénonciations anonymes, punir ceux qui persistent.

Suétone, Claude 25, mentionne l’expulsion des Juifs de Rome «parce qu’ils se soulevaient continuellement à l’instigation de Chrestus» — événement daté de 49 par Orose et corroboré par Actes 18,2 (Aquila et Priscille). L’identification de Chrestus avec le Christ est probable mais non certaine : le nom était un anthroponyme servile courant.

Le Testimonium Flavianum Josèphe, Antiquités juives XVIII, 63-64, contient un passage sur Jésus dont le texte reçu est certainement interpolé — il affirme la résurrection et appelle Jésus le Christ, ce qu’un Juif pharisien n’écrit pas. Trois positions : interpolation totale (Schürer, ancienne critique), authenticité intégrale (position aujourd’hui abandonnée), et interpolation partielle sur un noyau authentique — position majoritaire depuis les travaux de Schlomo Pines (1971) sur la version arabe d’Agapius, qui présente un texte plus sobre. La mention de Jacques «frère de Jésus appelé Christ» en Antiquités XX, 200, incidente et sans emphase, est en revanche tenue pour authentique par la quasi-totalité des spécialistes.

Le Jésus de l’histoire : trois quêtes et une crise

La recherche sur le Jésus historique se périodise classiquement en trois phases, découpage proposé par N. T. Wright et devenu standard malgré ses approximations.

PhaseDatesProgrammeRésultat
Première quête1778-1906De Reimarus à Wrede : dégager le Jésus de l’histoire du Christ du dogmeSchweitzer (1906) montre que chaque auteur avait reconstruit un Jésus à son image et clôt la phase
Absence de quête1906-1953Bultmann : on ne peut ni ne doit fonder la foi sur la recherche historiqueConcentration sur la tradition et le kérygme ; scepticisme historiographique
Nouvelle quête1953-1980Käsemann rouvre le dossier : la continuité entre Jésus et le kérygme est théologiquement nécessaireÉlaboration des critères d’authenticité
Troisième quête1980-Sanders, Meier, Vermes, Fredriksen, Wright : replacer Jésus dans le judaïsme du Second TempleConsensus sur le Jésus juif, dissensus sur presque tout le reste

La troisième quête a produit un acquis solide et une crise méthodologique.

L’acquis tient en peu de propositions, mais elles sont largement partagées : Jésus était un Juif galiléen ; il a été baptisé par Jean ; il a prêché le Royaume de Dieu ; il a rassemblé des disciples et opéré des actes tenus pour des guérisons et des exorcismes ; il a provoqué un incident au Temple ; il a été crucifié sous Ponce Pilate à Jérusalem, à une Pâque, sous une inscription le désignant comme roi des Juifs ; ses disciples ont ensuite proclamé qu’il était vivant. E. P. Sanders (Jesus and Judaism, 1985) a fondé la méthode sur ces «faits presque indiscutables» plutôt que sur l’authentification de paroles isolées, et ce déplacement est la contribution majeure de la période.

La crise porte sur les critères d’authenticité, qui avaient structuré la discipline depuis les années 1950 et qui sont aujourd’hui frontalement contestés.

CritèrePrincipeObjection décisive
DissemblanceEst authentique ce qui ne s’explique ni par le judaïsme ni par l’ÉgliseGarantit par construction un Jésus sans lien avec son milieu ni avec ses disciples — c’est-à-dire historiquement impossible
Attestation multipleEst authentique ce qui figure dans plusieurs sources indépendantesL’indépendance des sources est elle-même une hypothèse ; et la multiplication peut refléter la popularité d’une tradition, non son origine
EmbarrasEst authentique ce que l’Église n’avait pas intérêt à inventerSuppose de connaître les intérêts de communautés dont nous ignorons presque tout
CohérenceEst authentique ce qui s’accorde avec un noyau déjà établiCirculaire : présuppose le résultat

Le volume collectif dirigé par Chris Keith et Anthony Le Donne (Jesus, Criteria, and the Demise of Authenticity, 2012) a formalisé la critique et proposé une alternative : renoncer à trier les traditions authentiques et inauthentiques pour traiter les évangiles comme des mémoires sociales — des interprétations du passé qui déforment nécessairement, et dont la déformation même est un objet d’étude. Le débat reste ouvert, et cette ouverture fait de la méthodologie de la recherche jésuanique l’un des chantiers les plus féconds pour un travail de master.

Chronologie critique

La chronologie des origines repose sur quelques points d’ancrage fermes et sur beaucoup de déductions.

DateÉvénementFondementSolidité
vers 4 av. J.-C.Naissance de JésusMort d’Hérode le Grand, datée par Josèphe ; Mt 2 la présuppose vivantBonne, si l’on suit Matthieu ; le recensement de Luc 2,2 sous Quirinius (6 ap. J.-C.) est incompatible
27-29Prédication de Jean-BaptisteLc 3,1 : quinzième année de TibèreBonne, avec une marge d’un an selon le mode de comput
30 ou 33CrucifixionPréfecture de Pilate (26-36) ; 14 ou 15 Nisan tombant un vendrediLes deux dates sont astronomiquement possibles ; 30 est majoritaire
vers 33-36Vocation de PaulCompté à rebours depuis Gal 1,18 et 2,1Dépend du mode de calcul des intervalles
51-52Paul à Corinth devant GallionInscription de Delphes datant le proconsulat de GallionExcellente — c’est le pivot de toute la chronologie paulinienne
62Exécution de JacquesJosèphe, Antiquités XX, 200Excellente
64Persécution néronienneTacite, Annales XV, 44Excellente pour le fait, faible pour son extension
70Destruction du TempleJosèphe, Guerre VICertaine ; pivot de datation des évangiles

L’inscription de Delphes mérite un mot. Découverte en 1905 et publiée par Émile Bourguet, elle est une lettre de Claude mentionnant Gallion comme proconsul d’Achaïe et datée par la vingt-sixième acclamation impériale, ce qui place le proconsulat en 51-52. Comme Actes 18,12 met Paul devant Gallion, toute la chronologie paulinienne s’articule sur ce point unique. La fragilité de l’édifice mérite d’être dite : une seule pierre épigraphique porte l’ensemble.

Entre la crucifixion et la première génération d’écrits, tout se joue. Un groupe de disciples galiléens se reconstitue à Jérusalem, proclame que le crucifié est vivant, accueille des non-Juifs sans circoncision, se répand dans les villes de l’Empire et se dote en deux ou trois décennies d’un vocabulaire, d’un culte et d’une organisation. Aucun témoin extérieur ne décrit ce processus ; nous ne disposons que de ce que les intéressés en ont écrit, quarante ans plus tard pour les récits et vingt ans plus tôt pour les lettres.

Paul, premier témoin

Les sept lettres incontestées — Romains, 1-2 Corinthiens, Galates, Philippiens, 1 Thessaloniciens, Philémon — sont les documents chrétiens les plus anciens que nous possédions, antérieurs de quinze à trente ans au premier évangile. Elles ne racontent presque rien de la vie de Jésus, ce qui a nourri deux siècles de spéculation, mais elles donnent quelque chose que les évangiles ne donnent pas : un état de la croyance vers 50.

Le passage décisif est 1 Corinthiens 15,3-5, où Paul transmet ce qu’il a lui-même reçu — vocabulaire technique de la transmission traditionnelle, παρέλαβον et παρέδωκα, calque des termes rabbiniques קיבל et מסר. Le formulaire comporte quatre membres articulés par ὅτι : mort pour nos péchés selon les Écritures, enseveli, ressuscité le troisième jour selon les Écritures, apparu à Céphas puis aux Douze. La langue porte des sémitismes que Paul n’emploie pas ailleurs — «Céphas» plutôt que Pierre, «les Douze» comme corps constitué, «le troisième jour» — ce qui indique une formule reçue et non composée.

La datation de cette formule est l’un des rares points où l’on peut remonter très haut. Si Paul l’a reçue lors de sa visite à Jérusalem quinze jours durant auprès de Céphas (Ga 1,18), elle lui est antérieure et remonte aux années 33-36. Ce raisonnement, développé notamment par Joachim Jeremias puis par Martin Hengel, fait de 1 Co 15,3-5 le plus ancien énoncé chrétien conservé, à trois à six ans des faits. La conclusion vaut ce que vaut le chaînon : nous supposons que ce que Paul a reçu, il l’a reçu là et alors.

Point de méthode L’argument du silence paulinien sur la vie de Jésus a servi aux mythistes depuis Bruno Bauer. Il est faible pour une raison de genre : les lettres sont des interventions occasionnelles sur des conflits communautaires, non des catéchèses. Paul mentionne pourtant la naissance d’une femme et sous la Loi (Ga 4,4), l’institution de la Cène (1 Co 11,23-25), les frères du Seigneur dont Jacques (Ga 1,19 ; 1 Co 9,5), une parole sur le divorce (1 Co 7,10-11) et une autre sur l’entretien des prédicateurs (1 Co 9,14). C’est peu, et ce n’est pas rien.

La communauté de Jérusalem

Les Actes des Apôtres donnent de la première communauté une image idéalisée — communauté des biens, unanimité, croissance par milliers — dont l’historicité est discutée depuis Ferdinand Christian Baur. Quelques éléments résistent pourtant à la critique et sont corroborés par Paul.

Une direction collégiale à Jérusalem. Paul mentionne en Galates 2,9 «Jacques, Céphas et Jean, tenus pour être les colonnes» (στῦλοι), ordre où Jacques frère du Seigneur précède Pierre. Cette primauté d’un parent de Jésus, non membre du groupe des Douze, est un fait que les Actes minorent et que Paul atteste incidemment — donc solidement. Elle suggère une organisation de type dynastique ou familial, dont Eusèbe conserve la trace en rapportant que Siméon fils de Clopas, cousin de Jésus, succéda à Jacques (Histoire ecclésiastique III, 11).

Un conflit réel sur l’admission des païens. Le récit d’Actes 15 présente une assemblée ordonnée aboutissant à un décret ; Galates 2 raconte le même épisode — ou un épisode voisin — en termes de pression, de «faux frères introduits furtivement» et d’un affrontement public à Antioche où Paul reproche à Céphas son revirement. Les deux récits ne sont pas conciliables sans violence. La version de Galates, écrite par un protagoniste en colère, est méthodologiquement préférable : on n’invente pas un conflit qui vous a fait perdre.

Une collecte comme lien. Paul organise pendant des années une collecte des Églises pauliniennes pour «les saints de Jérusalem» (Ga 2,10 ; 1 Co 16,1-4 ; 2 Co 8-9 ; Rm 15,25-31). L’opération, qui occupe une place considérable dans ses lettres, atteste à la fois la dépendance symbolique des communautés grecques envers la communauté mère et la précarité économique de celle-ci.

La séparation d’avec le judaïsme

La question de savoir quand le christianisme a cessé d’être un mouvement juif est devenue, depuis trente ans, l’un des chantiers les plus actifs et les plus révisés de la discipline.

Le modèle classique plaçait la rupture tôt et la tenait pour nette : le martyre d’Étienne, la mission aux païens, la destruction du Temple en 70, puis la malédiction des hérétiques introduite dans la prière synagogale auraient successivement séparé les deux groupes. La ברכת המינים, douzième bénédiction de l’עמידה, était datée du synode de Yavné vers 90 et comprise comme une exclusion formelle des judéo-chrétiens.

Le modèle est aujourd’hui démantelé sur trois points. D’abord, le «synode de Yavné» est une construction historiographique : les sources rabbiniques ne décrivent aucune assemblée décisionnaire de ce type, et Shaye Cohen puis Daniel Boyarin ont montré que l’image doit plus au concile de Nicée qu’aux textes. Ensuite, la datation et la portée de la ברכת המינים sont incertaines : les מינים désignent des hérétiques en général, la mention explicite des Ναζωραῖοι n’apparaît que dans des versions tardives de la Genizah du Caire, et rien n’établit une efficacité excluante. Enfin, les sources des quatrième et cinquième siècles attestent que la séparation n’était toujours pas consommée : les homélies de Jean Chrysostome contre ceux qui fréquentent la synagogue (386-387) supposent des chrétiens d’Antioche qui jeûnent à Kippour et vont écouter les trompettes de Rosh ha-Shana.

Les modèles concurrents se répartissent en trois familles, et le choix entre elles engage toute la lecture des origines.

ModèleThèseTenantsDifficulté
Séparation précoceRupture consommée dès 70, achevée en 135Historiographie classique ; Dunn dans sa première formulation (1991)Contredit par les sources du IVe siècle
Séparation longue et régionaleProcessus s’étalant du IIe au IVe siècle, à des rythmes différents selon les régionsPosition dominante ; Lieu, Reed et Becker (The Ways that Never Parted, 2003)Rend difficile toute datation, donc toute périodisation
Séparation imposée d’en hautLa distinction est le produit des élites — évêques et rabbins — contre des pratiques populaires mêléesBoyarin, Border Lines (2004)Suppose un pouvoir normatif que ni l’épiscopat ni le rabbinat ne possèdent avant Constantin
Enjeu contemporain Ce débat n’est pas purement érudit. Le modèle de la séparation précoce soutenait une théologie de la substitution — l’Église remplaçant un Israël devenu caduc en 70 — que les Églises ont massivement révoquée après 1945. La Commission biblique pontificale (Le peuple juif et ses Saintes Écritures, 2001) et les déclarations des Églises issues de la Réforme depuis les années 1980 reposent en partie sur les acquis de cette recherche historique. Le déplacement historiographique et le déplacement doctrinal se sont produits ensemble, et il est impossible de dire lequel a entraîné l’autre — ce qui constitue en soi un objet d’étude.

Le second siècle : la Grande Église se constitue

Entre 100 et 180, le christianisme se dote de ce qui le définira durablement : un canon, une règle de foi, un épiscopat. Ces trois instruments apparaissent ensemble et contre les mêmes adversaires, ce qui n’est pas un hasard.

Marcion, armateur du Pont arrivé à Rome vers 140 et exclu en 144, est probablement le catalyseur. Il rejette entièrement l’Ancien Testament, distingue le Dieu créateur du Père de Jésus, et constitue le premier recueil fermé d’écrits chrétiens : un évangile — une version de Luc — et dix lettres de Paul. La Grande Église lui répond en gardant l’Ancien Testament et en constituant à son tour une collection, plus large. Adolf von Harnack (Marcion, 1921) soutenait que le canon catholique est né en réaction ; la thèse est aujourd’hui nuancée — des collections circulaient déjà — mais la fonction accélératrice de Marcion reste admise.

Le gnosticisme, dont la bibliothèque de Nag Hammadi découverte en 1945 a transformé la connaissance, oblige à définir une règle de foi. Le mot lui-même est aujourd’hui contesté : Michael Williams (Rethinking Gnosticism, 1996) et Karen King (What is Gnosticism?, 2003) ont montré que la catégorie a été forgée par les hérésiologues puis reprise telle quelle par l’érudition moderne, et qu’elle recouvre des mouvements trop divers pour former un ensemble. Cette critique n’a pas encore été intégrée par les manuels.

Le montanisme, apparu en Phrygie vers 165, pose la question du prophétisme continué et de l’autorité. La réponse de la Grande Église — la révélation est close, l’autorité est épiscopale et apostolique — achève le dispositif. Que Tertullien, le plus grand théologien latin de son temps, ait fini montaniste indique que la question n’était pas tranchée d’avance.

L’épiscopat monarchique apparaît d’abord chez Ignace d’Antioche, vers 110, avec une insistance qui trahit qu’il n’allait pas de soi : rien ne se fait sans l’évêque, l’évêque tient la place de Dieu, il n’y a qu’un autel comme il n’y a qu’un évêque. Ce martèlement suggère une structure en cours d’imposition, non une donnée reçue. À Rome, 1 Clément (vers 96) et le Pasteur d’Hermas parlent encore de presbytres au pluriel, et Rome n’aura probablement pas d’évêque unique avant le milieu du deuxième siècle. Cette chronologie différentielle est l’objet de la première dispute de ce module.

Disputes historiographiques et confessionnelles

Les disputes suivantes mobilisent les six grandes voix confessionnelles (catholique, orthodoxe, réformée, luthérienne, anglicane, anabaptiste), avec interjections du Professeur Tryphon Goldberg, persona pédagogique juive du site.

L’Église primitive connaissait-elle un évêque unique ?

La documentation du premier siècle emploie ἐπίσκοπος et πρεσβύτερος de façon interchangeable, au pluriel. L’épiscopat monarchique apparaît chez Ignace vers 110, en Syrie, avec une insistance qui suggère une nouveauté. Que conclure sur l’origine du ministère et sur la succession apostolique ?

Catholique

La succession apostolique est de droit divin et remonte aux Douze. Lumen gentium 20 enseigne que les évêques ont succédé aux apôtres «par institution divine», et que cette transmission est attestée dès Clément de Rome qui décrit les apôtres établissant des ministres et prévoyant leur succession (1 Clem. 42-44). La variation du vocabulaire ne prouve rien contre la réalité de la fonction : les titres se fixent toujours après les institutions. Irénée, vers 180, donne la liste des évêques de Rome depuis Lin et fonde sur elle l’argument décisif contre les gnostiques — la doctrine publique transmise en des chaînes vérifiables contre les traditions secrètes. Que la terminologie se soit stabilisée progressivement est un fait ; que la fonction de présidence apostolique ait existé dès l’origine en est un autre.

Orthodoxe

L’Orient fonde l’épiscopat sur l’eucharistie et non sur une chaîne juridique. Nicolas Afanassieff et Jean Zizioulas (L’être ecclésial, 1981) ont élaboré l’ecclésiologie eucharistique : l’évêque est celui qui préside l’assemblée eucharistique locale, et c’est cette présidence qui le constitue. Ignace le dit exactement ainsi — une eucharistie, un autel, un évêque — et l’insistance qu’on lui reproche s’explique par son objet, qui est l’unité de l’assemblée, non le pouvoir. La succession n’est donc pas une transmission linéaire de pouvoir mais l’identité de l’Église locale à travers le temps, garantie par la communion des Églises entre elles. Cette conception rend secondaire la question de savoir à quelle décennie le titre s’est fixé.

Réformée

La tradition réformée tient que le Nouveau Testament ne connaît pas de distinction entre évêque et presbytre : Actes 20,17.28 appelle «évêques» ceux que le verset 17 appelait «anciens», Tite 1,5-7 passe d’un terme à l’autre dans la même phrase, et Philippiens 1,1 salue «les évêques et les diacres» au pluriel sans mentionner d’évêque unique. Calvin en tire que l’épiscopat monarchique est une institution humaine, utile peut-être mais non fondée en droit divin (Institution IV, 4). Les Ordonnances ecclésiastiques de 1541 établissent en conséquence quatre ministères sans hiérarchie sacramentelle. Le point n’est pas anticlérical : il s’agit de refuser qu’une évolution du second siècle soit érigée en institution dominicale.

Luthérienne

La Confession d’Augsbourg, article 28, et le Traité du pouvoir et de la primauté du pape de Mélanchthon (1537) distinguent le ministère lui-même, institué par Dieu, et sa forme, qui relève du droit humain. Mélanchthon écrit que la distinction entre évêque et presbytre est de droit humain, et qu’en cas de nécessité l’Église peut ordonner par le presbyterium. Cette position a une conséquence pratique : le luthéranisme a conservé l’épiscopat historique en Suède et en Finlande, où il pouvait l’être sans compromission, et l’a remplacé ailleurs par des surintendants. La forme est un adiaphoron ; ce qui est de droit divin est que l’Évangile soit prêché et les sacrements administrés par des hommes régulièrement appelés.

Anglicane

La préface de l’Ordinal de 1550, reprise en 1662, affirme qu’il est «évident à tous ceux qui lisent l’Écriture et les auteurs anciens» que trois ordres ont existé depuis le temps des apôtres. La formule est plus faible qu’il n’y paraît : elle constate une existence, non une institution dominicale. Le Quadrilatère de Lambeth (1888) fait de l’épiscopat historique l’un des quatre points de toute réunion chrétienne, mais en le qualifiant de «localement adapté» — ce qui laisse ouverte la question de sa nécessité théologique. Les accords de Porvoo (1992) avec les luthériens nordiques et de Meissen avec l’EKD ont été construits sur cette ambiguïté féconde, qui a permis la communion sans résoudre la question.

Anabaptiste

La tradition radicale tient que la structure épiscopale est le premier symptôme de la déviation constantinienne, et qu’elle commence avant Constantin. Schleitheim (1527, art. V) décrit le berger comme un frère choisi par la communauté pour lire, exhorter, enseigner et présider, sans ordination sacramentelle ni succession. L’argument historique est simple : le Nouveau Testament décrit des communautés locales où le discernement appartient à l’assemblée (Mt 18,17 ; 1 Co 5,4 ; Ac 6,3), et l’apparition d’un chef unique qui tient la place de Dieu, selon la formule d’Ignace, est un changement de nature. Les huttérites et les amish ont maintenu la désignation communautaire, parfois par tirage au sort selon Actes 1,26.

Synthèse

Les sources autorisent trois constats fermes et un seul désaccord réel. Premier constat : le vocabulaire du premier siècle est fluide et pluriel, ce que nul ne conteste plus. Deuxième : l’épiscopat monarchique apparaît en Syrie vers 110, et à Rome plus tard — Peter Lampe (Die stadtrömischen Christen, 1987) a montré à partir de l’épigraphie et de la topographie que la communauté romaine était fractionnée en assemblées domestiques sans direction unique jusqu’au milieu du second siècle. Troisième : l’argument de la succession est formulé pour la première fois par Hégésippe et Irénée dans un contexte antignostique, donc pour un besoin polémique daté. Le désaccord porte sur la conclusion théologique à tirer de ces faits : institution dominicale dont la terminologie a tardé à se fixer, ou développement historique légitime mais non normatif. Aucune découverte documentaire n’est susceptible de le trancher, ce qui explique sa durée.

Y a-t-il eu une « chute » de l’Église ?

Pour certaines traditions, le christianisme des premiers siècles a subi une corruption progressive dont la Réforme, ou la reconstitution anabaptiste, entend le relever. Pour d’autres, il a connu un développement légitime et homogène. La question détermine le rapport de chaque confession à l’histoire elle-même.

Catholique

La catégorie de développement a été élaborée par John Henry Newman dans l’Essai sur le développement de la doctrine chrétienne (1845), écrit pendant sa conversion et qui la motive. Newman y propose sept notes permettant de distinguer un développement authentique d’une corruption : conservation du type, continuité des principes, pouvoir d’assimilation, suite logique, anticipation de l’avenir, action conservatrice sur le passé, vigueur persistante. L’argument retourne l’objection protestante : l’écart entre le christianisme apostolique et le catholicisme médiéval n’est pas une preuve de corruption, puisque tout organisme vivant se développe, et qu’une doctrine qui n’aurait pas changé serait morte. La difficulté reconnue est que les sept notes sont d’application délicate et que Newman ne les a jamais appliquées à un cas qui le gênerait.

Orthodoxe

L’Orient récuse la catégorie même de développement au sens newmanien et lui oppose la fidélité. La règle de Vincent de Lérins — quod ubique, quod semper, quod ab omnibus (Commonitorium, 434) — fixe le critère : est catholique ce qui a été cru partout, toujours et par tous. Les sept conciles ont explicité, non ajouté. Ce qui est reproché à l’Occident n’est donc pas d’avoir développé mais d’avoir défini seul, après 1054, des dogmes que l’Orient n’a jamais reçus — le Filioque, l’Immaculée Conception, l’infaillibilité pontificale. La «chute» ne serait ainsi ni patristique ni constantinienne mais médiévale et occidentale.

Réformée

La position réformée ne parle pas de chute mais de corruption progressive et réversible. Calvin soutient que l’Église a persisté sous les déformations et qu’il ne s’agit pas de la refonder mais de la réformer selon la Parole — ecclesia reformata semper reformanda secundum verbum Dei. Le critère est scripturaire et non chronologique : ce n’est pas parce qu’une pratique est ancienne qu’elle est légitime, ni parce qu’elle est récente qu’elle est corrompue. Les Centuries de Magdebourg (1559-1574) ont constitué la première grande entreprise d’histoire ecclésiastique protestante, siècle par siècle, pour établir documentairement le moment et la manière des altérations — et Baronius a répondu par les Annales ecclesiastici (1588-1607). L’érudition historique moderne naît de cette controverse.

Luthérienne

Luther pose la question en termes d’Antichrist plutôt que de chute : ce n’est pas l’Église qui est tombée mais la papauté qui s’est élevée contre l’Évangile. La Confession d’Augsbourg est construite tout entière pour montrer la continuité — l’article 21 conclut que rien n’y diverge de l’Écriture ni de l’Église catholique, et le reproche porte sur les abus. Le luthéranisme ne cherche donc pas un âge d’or primitif à restaurer : il tient que l’Évangile a toujours été prêché quelque part et que la Réforme est une purification, non une refondation. Le Catalogus testium veritatis de Flacius Illyricus (1556) recense les témoins de la vérité à travers les siècles, précisément pour établir cette continuité.

Anglicane

L’anglicanisme a fait de l’appel à l’Église ancienne son principe. Lancelot Andrewes a formulé la règle des cinq premiers siècles : un canon, deux Testaments, trois symboles, quatre conciles, cinq siècles. Le Défense de l’Apologie de John Jewel (1567) soutient que l’Église d’Angleterre n’a rien fait d’autre que revenir à l’antiquité, et Richard Hooker construit sur cette base la via media : ni l’innovation romaine, ni le radicalisme puritain qui rejette tout ce qui n’est pas explicitement prescrit. Le Mouvement d’Oxford, au dix-neuvième siècle, a repris l’argument patristique avec une érudition considérable — jusqu’à ce que Newman conclue que l’argument menait ailleurs, et parte.

Anabaptiste

La tradition radicale est la seule à tenir une thèse de chute au sens propre. Sebastian Franck et les chroniqueurs huttérites datent la corruption de Constantin : à partir du moment où l’Église cesse d’être une communauté de confessants volontaires pour devenir une population entière baptisée à la naissance, elle a changé de nature. Il ne s’agit donc pas de réformer mais de restituer — d’où le nom de restitutionnisme. La Chronique huttérite raconte l’histoire comme une longue nuit traversée de témoins persécutés, et l’anabaptisme se comprend comme la reprise du fil. Yoder a reformulé la thèse au vingtième siècle sous le nom de constantinisme, en montrant qu’elle porte moins sur une date que sur une structure : l’alliance de l’Église et du pouvoir.

Synthèse

Quatre modèles se distinguent nettement. Le développement homogène newmanien légitime le changement par une théorie de la croissance organique. La fidélité conciliaire orientale nie qu’il y ait eu développement et parle d’explicitation. La corruption réversible des Réformes magistérielles admet une déviation sans rupture de continuité. La chute constantinienne anabaptiste est la seule qui suppose une discontinuité radicale. Ces quatre positions ne sont pas des lectures divergentes des mêmes faits : elles produisent quatre découpages différents de la période, et le choix d’une périodisation est déjà une thèse. C’est ce qui rend l’historiographie des origines inséparable de la dogmatique — constat que la recherche universitaire contemporaine assume plutôt qu’elle ne le déplore.

Le christianisme est-il une religion nouvelle ou une hérésie juive ?

La question, posée ainsi, est celle que les contemporains eux-mêmes ont posée. Les Actes font dire à des Juifs de Rome qu’ils connaissent cette «secte» combattue partout (Ac 28,22), et Tacite parle d’une superstition venue de Judée. Ce que l’on répond détermine la manière d’écrire l’histoire des deux premiers siècles.

Catholique

Le christianisme est l’accomplissement d’Israël et non sa négation. Nostra aetate 4 (1965) affirme que l’Église a reçu la révélation par le peuple avec lequel Dieu a conclu l’ancienne Alliance, qu’elle se nourrit de la racine de l’olivier franc, et que les Juifs restent très chers à Dieu «car Dieu ne se repent pas de ses dons» (Rm 11,29). Jean-Paul II a parlé en 1986 à la synagogue de Rome des Juifs comme «nos frères aînés». La Commission biblique pontificale a publié en 2001 Le peuple juif et ses Saintes Écritures dans la Bible chrétienne, qui reconnaît la légitimité de la lecture juive de l’Ancien Testament. Historiquement, la conséquence est que le christianisme du premier siècle doit être décrit comme un mouvement juif, et sa séparation comme un drame et non comme une émancipation.

Orthodoxe

L’Orient a hérité d’une littérature Ἀδversus Ἰudaeos particulièrement lourde — les huit homélies de Jean Chrysostome contre les Judaïsants (386-387) sont les plus violentes de la patristique — et la théologie orthodoxe contemporaine a entrepris de s’en expliquer. Le fond doctrinal reste celui de l’accomplissement : la Loi est un pédagogue conduisant au Christ, les figures sont accomplies. Mais la liturgie byzantine conserve une structure juive évidente — lectures, bénédictions, cycle des fêtes, psalmodie continue — et plusieurs théologiens contemporains y voient l’argument le plus fort contre toute lecture substitutive : une Église dont le culte est structurellement juif ne peut pas soutenir que le judaïsme est caduc.

Réformée

Calvin est, parmi les réformateurs, celui qui insiste le plus sur l’unité substantielle des deux alliances : l’Institution II, 10, s’intitule «la ressemblance de l’Ancien et du Nouveau Testament» et soutient que l’alliance faite avec les pères ne diffère de la nôtre «ni en substance ni en réalité», mais seulement dans l’administration. La théologie fédérale a systématisé cette continuité. Les Églises réformées ont cependant produit une théologie de la substitution comme les autres, et le vingtième siècle a opéré une révision profonde : la déclaration de l’Église réformée du Rhin en 1980 est la première déclaration ecclésiale à affirmer que l’alliance de Dieu avec Israël n’a jamais été révoquée, et elle a servi de modèle à de nombreuses autres.

Luthérienne

Le luthéranisme porte sur cette question un fardeau documentaire particulier. Luther écrit en 1523 Que Jésus-Christ est né juif, texte d’une bienveillance remarquable qui recommande de traiter les Juifs fraternellement ; puis en 1543 Des Juifs et de leurs mensonges, qui préconise de brûler les synagogues et les maisons. Le second texte a été réimprimé et exploité sous le Troisième Reich. Les Églises luthériennes l’ont formellement répudié : la Fédération luthérienne mondiale à Budapest en 1984, l’Église évangélique luthérienne d’Amérique en 1994 par une déclaration qui exprime la douleur de la communauté luthérienne devant ces écrits et les rejette. La théologie luthérienne contemporaine tient que l’opposition Loi-Évangile est un principe herméneutique et non une description de deux peuples.

Anglicane

L’Angleterre a expulsé sa population juive en 1290 et ne l’a réadmise qu’en 1656 sous Cromwell, à la suite d’une démarche de Menasseh ben Israel. Cette absence de trois siècles et demi explique en partie une littérature théologique antijuive moins dense qu’ailleurs, et n’efface pas l’expulsion elle-même. L’anglicanisme a produit une tradition hébraïsante de premier ordre — la King James de 1611 est traduite sur l’hébreu par des savants qui l’enseignaient à Oxford et à Cambridge — et l’érudition biblique anglicane a entretenu un rapport aux sources juives plus continu que sur le continent. Les conférences de Lambeth de 1988 et 1998 ont récusé la théologie de la substitution et le prosélytisme organisé envers les Juifs.

Anabaptiste

La tradition radicale a été, dans l’Europe du seizième siècle, la moins hostile — non par doctrine élaborée mais par position sociale : persécutés eux-mêmes, les anabaptistes ne disposaient d’aucun pouvoir d’État à exercer contre quiconque. Certains courants ont pratiqué un hébraïsme marqué et une observance de traits vétérotestamentaires qui leur ont valu l’accusation de judaïser. Le vingtième siècle a vu les mennonites affronter une histoire plus sombre : des communautés mennonites d’Ukraine et de Prusse ont collaboré avec l’occupant nazi, et des travaux récents — Ben Goossen, Chosen Nation (2017) — l’ont documenté. Les Églises mennonites ont engagé depuis 2015 un travail de reconnaissance publique.

Synthèse

Historiquement, la réponse est acquise : le mouvement de Jésus est un mouvement juif, sa christologie se formule dans des catégories juives, sa première crise porte sur l’admission des païens, et sa séparation d’avec le judaïsme est un processus long, régional et inachevé au quatrième siècle. La recherche des cinquante dernières années — Sanders, Vermes, Fredriksen, Boyarin, le volume The Ways that Never Parted — a rendu intenable le récit d’une rupture précoce et nette. Doctrinalement, les six traditions ont toutes révisé leur position entre 1965 et 2000, et toutes reconnaissent que l’alliance avec Israël n’est pas révoquée. Ce qui demeure ouvert est la question que Tryphon pose à quatre reprises sous des formes différentes : la révision est-elle un acquis scientifique ou une réaction à une catastrophe ? Les deux, selon toute vraisemblance — et l’articulation des deux est un objet d’histoire intellectuelle encore peu traité.

Hypothèses de travail — mémoire et thèse

Sept pistes de recherche formulées de manière falsifiable, avec état de la question, corpus, méthode et condition de réfutation. Elles sont proposées comme points de départ : la formulation définitive d’un sujet appartient au candidat et à son directeur.

H1. La crise des critères d’authenticité a-t-elle modifié les résultats, ou seulement le vocabulaire ?

  • Master
  • Exégèse du Nouveau Testament
  • 12-18 mois

Hypothèse. Les travaux publiés après 2012 qui répudient explicitement les critères d’authenticité aboutissent, sur le contenu de la prédication de Jésus, à des conclusions statistiquement indiscernables de celles des travaux qui les appliquaient. La rupture méthodologique serait donc rhétorique plutôt qu’opératoire.

État de la question
Le volume de Chris Keith et Anthony Le Donne (Jesus, Criteria, and the Demise of Authenticity, 2012) a formalisé la critique des critères, reprise depuis par de nombreux chercheurs. Personne n’a vérifié si l’abandon déclaré des critères produit des reconstructions différentes. La question est posée dans la littérature sous forme de soupçon ; elle n’a pas été instruite.
Corpus
Constituer un corpus de vingt à trente monographies et articles majeurs, dix antérieurs à 2010 et vingt postérieurs à 2012, portant sur des objets comparables — le Royaume, le Temple, le rapport à la Loi, le titre de Fils de l’homme. Éditions de référence : Meier, A Marginal Jew (5 vol., 1991-2016) pour l’application canonique des critères ; Keith, Le Donne, Allison (Constructing Jesus, 2010) pour la critique.
Méthode
Analyse comparative des conclusions sur un nombre fixe de péricopes-tests, avec relevé systématique des justifications invoquées. Coder chaque argument selon qu’il reproduit un critère classique sous un autre nom (mémoire sociale, plausibilité historique, effet-de-causalité) ou qu’il procède autrement. Le travail est faisable sur bibliographie imprimée, sans accès à des fonds inédits.

Ce qui la réfuterait : La mise en évidence, dans le corpus postérieur à 2012, de conclusions divergeant significativement des précédentes sur les péricopes-tests, et attribuables à la méthode plutôt qu’à des présupposés théologiques.

H2. La ברכת המינים comme instrument d’exclusion : construction historiographique ou fait documenté ?

  • Master
  • Histoire ancienne / études juives
  • 12-18 mois

Hypothèse. La fonction excluante attribuée à la douzième bénédiction de l’עמידה n’est étayée par aucune source antérieure au quatrième siècle, et son rôle dans le récit de la séparation provient d’une lecture rétrospective de Justin et de Jean 9,22 par l’érudition allemande du dix-neuvième siècle.

État de la question
Le modèle classique — Yavné, malédiction des מינים, expulsion des judéo-chrétiens — a été ébranlé par Reuven Kimelman (1981), Shaye Cohen et Daniel Boyarin. La bibliographie critique existe ; ce qui manque est une généalogie précise du récit lui-même dans l’historiographie moderne.
Corpus
Versions de la bénédiction : fragments de la Genizah du Caire (Schechter, 1898), rite palestinien et rite babylonien. Sources patristiques : Justin, Dialogue avec Tryphon 16, 47, 96, 137 ; Épiphane, Panarion 29. Corpus historiographique : Schürer, Graetz, Strack-Billerbeck, puis Davies, Martyn (History and Theology in the Fourth Gospel, 1968) dont l’usage de la bénédiction a été décisif.
Méthode
Double travail : critique textuelle des recensions de la bénédiction, puis histoire de la réception du dossier dans l’érudition de 1850 à 1980. La seconde partie est l’originalité du sujet et elle est entièrement faisable en bibliothèque.

Ce qui la réfuterait : La découverte ou la réévaluation d’une attestation antérieure au IVe siècle décrivant un effet d’exclusion effectif, ou la démonstration que Martyn n’a pas eu l’influence structurante qu’on lui prête.

H3. Chronologie différentielle de l’épiscopat monarchique dans le bassin méditerranéen

  • Doctorat
  • Histoire de l’Église ancienne
  • 4-5 ans

Hypothèse. L’épiscopat monarchique ne s’impose pas selon une chronologie uniforme mais selon un gradient corrélé à la taille de la communauté et à son degré de fractionnement domestique : là où les assemblées sont nombreuses et dispersées — Rome, Alexandrie — la direction unique s’établit une à deux générations plus tard qu’en Syrie et en Asie Mineure.

État de la question
Peter Lampe (Die stadtrömischen Christen in den ersten beiden Jahrhunderten, 1987, 2e éd. 1989) a établi le fractionnement de la communauté romaine à partir de la topographie et de l’épigraphie, et Allen Brent a travaillé la question du monarchisme romain. Aucune étude ne compare systématiquement plusieurs métropoles selon un même protocole.
Corpus
Six à huit villes : Antioche, Éphèse, Smyrne, Corinthe, Rome, Alexandrie, Carthage, Lyon. Sources : Ignace, 1 Clément, Hermas, Polycarpe, Irénée, Hégésippe via Eusèbe, Tertullien, Clément d’Alexandrie ; listes épiscopales ; Inscriptiones christianae urbis Romae ; documentation archéologique des lieux de culte domestiques.
Méthode
Prosopographie et topographie croisées, avec un protocole identique appliqué à chaque ville : recensement des mentions de direction, typologie des formulations, cartographie des assemblées attestées. Nécessite grec, latin et lecture épigraphique ; séjours en bibliothèques romaines souhaitables mais non indispensables au vu des corpus numérisés.

Ce qui la réfuterait : L’établissement, dans une grande métropole fractionnée, d’une direction unique attestée aussi tôt qu’en Syrie ; ou l’absence de corrélation entre taille de la communauté et date d’apparition du monarchisme.

H4. La collecte paulinienne : institution économique ou geste symbolique ?

  • Master
  • Exégèse / histoire économique
  • 12-18 mois

Hypothèse. La collecte pour Jérusalem, lue traditionnellement comme un geste d’unité symbolique, est mieux expliquée comme une institution d’assistance structurelle calquée sur le demi-sicle du Temple, dont elle reprend la logique de contribution diasporique vers le centre.

État de la question
La dimension symbolique et ecclésiologique a été travaillée par Dieter Georgi (1965) et Keith Nickle (1966). L’analogie avec le demi-sicle a été suggérée sans être instruite systématiquement, notamment parce qu’elle heurte la thèse d’une rupture paulinienne avec le Temple.
Corpus
Corpus paulinien : Ga 2,10 ; 1 Co 16,1-4 ; 2 Co 8-9 ; Rm 15,25-31 ; Ac 11,27-30 et 24,17. Sources juives : Ex 30,11-16 ; Néhémie 10,33 ; Josèphe, Antiquités XIV, 110-113 et XVIII, 312-313 ; Philon, Legatio 156-157 ; m. Sheqalim. Papyrologie sur les transferts de fonds.
Méthode
Comparaison terme à terme des dispositifs : périodicité, mode de collecte, convoyage, statut des porteurs, destination. Attention particulière au vocabulaire paulinien — λογεία, κοινωνία, λειτουργία, διακονία — et à ses éventuels équivalents dans les sources sur le demi-sicle.

Ce qui la réfuterait : L’absence de recouvrement lexical ou procédural significatif entre les deux dispositifs, ou l’établissement que Paul emprunte plutôt au modèle des associations hellénistiques (ἔρανος).

H5. La catégorie de « gnosticisme » après sa déconstruction : que reste-t-il à classer ?

  • Doctorat
  • Histoire des religions / patristique
  • 4-5 ans

Hypothèse. La dissolution de la catégorie de gnosticisme, acquise depuis Williams (1996) et King (2003), n’a pas été suivie d’une reclassification opératoire des textes qu’elle regroupait ; une typologie fondée sur des traits mesurables — cosmogonie, rapport au Dieu créateur, statut du corps, structure rituelle — produirait des ensembles plus cohérents et redistribuerait des textes tenus pour hétérogènes.

État de la question
Michael Williams et Karen King ont établi que la catégorie est une construction hérésiologique reprise par l’érudition. La critique est reçue ; la reconstruction ne l’est pas, et les manuels continuent d’employer le terme faute de remplaçant. C’est un vide reconnu dans la discipline.
Corpus
Corpus de Nag Hammadi (édition Robinson ; Bibliothèque copte de Nag Hammadi, Laval) ; codex de Berlin ; codex Tchacos ; hérésiologues : Irénée, Adversus Haereses I ; Hippolyte, Refutatio ; Épiphane, Panarion ; Clément, Excerpta ex Theodoto. Copte sahidique indispensable, grec requis.
Méthode
Construire une grille d’une quinzaine de traits observables et la coder sur l’ensemble du corpus, puis appliquer une analyse de similarité pour dégager des groupes. Confronter les groupes obtenus aux classifications hérésiologiques anciennes et aux classifications modernes. Le travail est lourd et l’originalité tient à l’application systématique d’un protocole explicite là où la discipline procède par familles d’air.

Ce qui la réfuterait : L’obtention de groupes ne recoupant aucune structure interprétable, ou la démonstration que les traits retenus sont trop dépendants du hasard de la conservation des textes pour fonder une classification.

H6. Le Testimonium Flavianum à la lumière de la version arabe : état d’un dossier bloqué

  • Master
  • Philologie / historiographie
  • 12-18 mois

Hypothèse. La version arabe d’Agapius, publiée par Shlomo Pines en 1971 et régulièrement invoquée comme preuve d’un noyau authentique, ne peut pas soutenir cette fonction : elle dépend d’une chaîne de transmission syriaque passant par Michel le Syrien, et ses divergences s’expliquent mieux par une atténuation chrétienne tardive que par un accès à un état ancien du texte grec.

État de la question
Pines a ouvert le dossier en 1971 et sa thèse a été largement reprise. Alice Whealey (Josephus on Jesus, 2003, et travaux ultérieurs) a montré la dépendance syriaque et affaibli l’argument, sans que la littérature de vulgarisation en tienne compte. Le décalage entre l’état de la recherche et son usage courant est en soi l’objet du travail.
Corpus
Josèphe, Antiquités XVIII, 63-64, dans les manuscrits grecs (Niese, éd. de 1890) ; Eusèbe, Histoire ecclésiastique I, 11 et Démonstration évangélique III, 5 ; Agapius, Kitāb al-‘Unwān (éd. Vasiliev, PO 7) ; Michel le Syrien, Chronique (éd. Chabot) ; Jérôme, De viris illustribus 13.
Méthode
Collation des états du texte dans les quatre langues — grec, latin, syriaque, arabe — et reconstitution du stemma. Grec et latin indispensables ; syriaque et arabe au moins en lecture avec appareil. Second volet : relevé des usages du dossier dans la littérature apologétique et vulgarisatrice de 1971 à aujourd’hui.

Ce qui la réfuterait : L’établissement d’une dépendance de la version arabe à une source indépendante d’Eusèbe, ou la mise en évidence dans la tradition syriaque d’un état textuel antérieur à la citation eusébienne.

H7. Périodisation et dogmatique : les découpages de l’histoire ancienne comme thèses théologiques implicites

  • Doctorat
  • Historiographie / théologie
  • 4-5 ans

Hypothèse. Les grandes périodisations de l’histoire de l’Église ancienne — âge apostolique, âge subapostolique, Grande Église, tournant constantinien — ne sont pas des instruments neutres : chacune encode une thèse confessionnelle sur la légitimité du développement doctrinal, et le choix d’un découpage prédétermine les conclusions d’un travail avant toute analyse documentaire.

État de la question
L’idée que les périodisations ne sont pas neutres est un lieu commun de l’épistémologie historique depuis Koselleck, mais elle n’a pas été appliquée systématiquement au champ de l’histoire ecclésiastique ancienne, dont les découpages sont reproduits de manuel en manuel sans généalogie.
Corpus
Manuels et histoires générales de 1550 à nos jours : Centuries de Magdebourg (1559-1574) ; Baronius, Annales (1588-1607) ; Mosheim ; Neander ; Harnack, Lehrbuch der Dogmengeschichte ; Duchesne ; Lietzmann ; Daniélou-Marrou ; Histoire du christianisme Desclée (1990-2001) ; manuels anglophones et orthodoxes contemporains.
Méthode
Relevé systématique des césures dans un corpus de quarante à cinquante ouvrages, avec codage de leur justification déclarée et de leur effet argumentatif. Corrélation avec l’appartenance confessionnelle et le contexte de rédaction. Allemand, anglais, latin requis ; le travail est archivistiquement léger et conceptuellement exigeant.

Ce qui la réfuterait : La constatation que les césures ne se distribuent pas selon les appartenances confessionnelles, ou qu’elles répondent à des contraintes documentaires — disponibilité des sources, découpage des fonds — plutôt qu’à des thèses doctrinales.

Bibliographie sélective

Références sélectionnées selon les conventions du SBL Handbook of Style (2e éd., 2014).

Sources

  • Eusèbe de Césarée. Histoire ecclésiastique. SC 31, 41, 55, 73. Paris : Cerf, 1952-1960.
  • Flavius Josèphe. Antiquités juives, livres XVIII-XX. Éd. B. Niese. Berlin : Weidmann, 1890.
  • Ignace d’Antioche et Polycarpe de Smyrne. Lettres. SC 10 bis. Paris : Cerf, 1998.
  • Irénée de Lyon. Contre les hérésies, livre III. SC 210-211. Paris : Cerf, 1974.
  • Pline le Jeune. Lettres, livre X. CUF. Paris : Les Belles Lettres, 1947.
  • Tacite. Annales, livre XV. CUF. Paris : Les Belles Lettres, 1965.

Études

  • Becker, Adam H., et Annette Yoshiko Reed, dir. The Ways that Never Parted. TSAJ 95. Tübingen : Mohr Siebeck, 2003.
  • Boyarin, Daniel. Border Lines : The Partition of Judaeo-Christianity. Philadelphia : University of Pennsylvania Press, 2004.
  • Fredriksen, Paula. De Jésus aux Christs. Paris : Cerf, 1992.
  • Keith, Chris, et Anthony Le Donne, dir. Jesus, Criteria, and the Demise of Authenticity. London : T&T Clark, 2012.
  • King, Karen L. What Is Gnosticism? Cambridge, Mass. : Harvard University Press, 2003.
  • Lampe, Peter. Die stadtrömischen Christen in den ersten beiden Jahrhunderten. 2e éd. WUNT 2/18. Tübingen : Mohr Siebeck, 1989.
  • Marguerat, Daniel, dir. Le déchirement : Juifs et chrétiens au premier siècle. Genève : Labor et Fides, 1996.
  • Meier, John P. Un certain Juif, Jésus. 4 vol. LD. Paris : Cerf, 2004-2009.
  • Mimouni, Simon Claude. Le judaïsme ancien du VIe siècle avant notre ère au IIIe siècle de notre ère. Paris : PUF, 2012.
  • Newman, John Henry. Essai sur le développement de la doctrine chrétienne. Paris : Ad Solem, 2007.
  • Pines, Shlomo. An Arabic Version of the Testimonium Flavianum and its Implications. Jerusalem : Israel Academy of Sciences, 1971.
  • Sanders, E. P. Jésus et le judaïsme. Paris : Cerf, 2016.
  • Schweitzer, Albert. Histoire des recherches sur la vie de Jésus. Paris : Albin Michel, 2000.
  • Whealey, Alice. Josephus on Jesus. New York : Peter Lang, 2003.
  • Williams, Michael A. Rethinking « Gnosticism ». Princeton : Princeton University Press, 1996.

Voir aussi

Quiz — Les origines du christianisme

Quel anachronisme affecte le témoignage de Tacite sur Pilate ?