Sept conciles pour les orthodoxes, vingt et un pour les catholiques, quatre pour la plupart des protestants, trois pour les Églises orientales non chalcédoniennes, deux pour l’Église de l’Orient. Le désaccord ne porte pas sur des faits — les assemblées ont eu lieu et leurs actes sont largement conservés — mais sur le critère qui rend une assemblée obligatoire. C’est la question que ce module examine avant d’examiner les conciles eux-mêmes.
Qu’est-ce qui fait qu’un concile est œcuménique ?
Aucun des sept premiers conciles ne s’est réuni en se sachant œcuménique. Le titre est toujours attribué après coup, et les critères invoqués pour l’attribuer ont été formulés tardivement, chacun dans une situation polémique précise.
| Critère | Formulation | Origine | Difficulté |
|---|
| Convocation impériale | Est œcuménique le concile convoqué par l’empereur pour l’ensemble de l’oikoumenè | Pratique effective de 325 à 787 | Devient inapplicable après la disparition de l’Empire d’Occident, puis de Byzance |
| Réception | Est œcuménique le concile reçu par l’ensemble des Églises | Critère byzantin, formalisé après le second concile d’Éphèse (449), tenu pour «brigandage» précisément parce qu’il n’a pas été reçu | Circulaire : la réception vérifie mais ne fonde pas ; et elle prend des décennies |
| Confirmation pontificale | Est œcuménique le concile confirmé par le successeur de Pierre | Formulé progressivement, systématisé après la réforme grégorienne | Rétroactif : Nicée I n’a pas été confirmé en ce sens ; et Rome a rejeté le canon 28 de Chalcédoine tout en recevant le concile |
| Conformité à l’Écriture | Est obligatoire le concile dont les décisions sont prouvables par l’Écriture | Réforme du XVIe siècle ; Article XXI des Trente-neuf Articles | Déplace l’autorité du concile vers celui qui vérifie la conformité |
| Règle de Vincent | Quod ubique, quod semper, quod ab omnibus | Vincent de Lérins, Commonitorium, 434 | Aucune doctrine ne satisfait le triple critère ; Vincent lui-même a dû adjoindre une théorie du progrès |
Fait établi Le mot οἰκουμενικός appliqué à un concile n’apparaît pas avant les années 380, et il désigne d’abord une extension géographique — l’assemblée de tout l’Empire — et non une autorité doctrinale. Le glissement du sens géographique au sens normatif se produit au cinquième siècle, dans le contexte de la controverse christologique, et il est achevé à Chalcédoine, où la définition se réclame explicitement des trois conciles antérieurs. C’est donc à Chalcédoine que la catégorie prend sa forme moderne, en même temps que naît le refus qui la ruine.
Comment un concile fonctionnait
Les actes conciliaires conservés, édités par Eduard Schwartz de 1914 à 1940 puis complétés, sont l’une des sources les plus riches et les moins exploitées de l’Antiquité tardive. Ils permettent de reconstituer une procédure remarquablement stable.
La convocation est impériale, par lettre aux métropolitains, avec mise à disposition de la poste d’État — le cursus publicus. Elle fixe le lieu, la date et l’objet. L’empereur ne siège pas comme évêque mais préside l’ouverture ou s’y fait représenter par des commissaires laïcs, qui dirigent les débats et rappellent à l’ordre.
La séance procède par lectures — dossiers de citations patristiques, lettres, dépositions — et par acclamations. Les actes conservent ces acclamations verbatim : «longues années à l’empereur», «Léon et Cyrille ont enseigné la même chose», «qu’on jette dehors le judaïsant Nestorius». Elles ne sont pas décoratives : elles constituent le mode de décision ordinaire, le vote formel étant réservé aux cas litigieux.
La souscription clôt l’affaire. Chaque évêque signe, souvent avec une formule personnelle, et les listes conservées permettent de savoir qui était présent — donnée précieuse et rarement exploitée systématiquement, car elle révèle des absences massives : Chalcédoine, le plus grand concile de l’Antiquité, compte entre cinq cent vingt et six cent trente évêques dont deux légats romains, tous les autres venant d’Orient.
La ratification impériale transforme les décisions en loi d’Empire, avec sanctions civiles. C’est ce qui distingue un concile impérial d’un synode : le concile produit un texte dogmatique, l’empereur en fait un texte pénal.
Les conciles locaux qui ont compté
Réduire l’histoire conciliaire aux sept assemblées œcuméniques déforme la réalité : une grande part du droit et de la doctrine vient de synodes régionaux.
| Concile | Date | Objet | Portée durable |
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| Elvire | vers 306 | Discipline ; 81 canons | Première mention d’un célibat clérical imposé (canon 33) ; interdiction des images dans les églises (canon 36) |
| Arles | 314 | Donatisme, date de Pâques | Premier concile d’Occident convoqué par un empereur |
| Carthage | 397, 419 | Canon biblique, appels à Rome | Fixe le canon africain ; conteste la juridiction romaine d’appel |
| Orange | 529 | Grâce et libre arbitre | Règle le semi-pélagianisme ; base de la doctrine occidentale de la grâce jusqu’à Trente |
| Quinisexte (in Trullo) | 692 | 102 canons disciplinaires | Complète les deux conciles de Constantinople ; Rome en refuse plusieurs — premier désaccord canonique structurel entre Orient et Occident |
Le Quinisexte est instructif. Réuni dans la salle à coupole du palais impérial — d’où son nom latin in Trullo —, il légifère sur le mariage des prêtres, le jeûne du samedi, la représentation du Christ en agneau. L’Orient le tient pour la suite disciplinaire des cinquième et sixième conciles ; Rome refuse plusieurs canons parce qu’ils contredisent l’usage latin. Aucune rupture n’en résulte immédiatement, mais le dossier montre que la divergence canonique précède de trois siècles et demi la rupture de 1054, et qu’elle porte sur des usages avant de porter sur des dogmes.
Quatre cent soixante-deux ans séparent Nicée de Nicée II. Chacun des sept conciles répond à une crise précise, produit une formule, et laisse derrière lui une Église de moins.
Nicée I (325)
Convocation par Constantin, trois ans après son unification de l’Empire. Entre deux cent cinquante et trois cent dix-huit évêques — le chiffre de trois cent dix-huit, retenu par la tradition, est probablement symbolique : c’est le nombre des serviteurs d’Abraham en Genèse 14,14. Cinq participants occidentaux, dont deux légats romains.
Décisions. Le symbole avec l’ὁμοούσιος et quatre anathématismes visant les formules ariennes. La fixation de la date de Pâques au dimanche suivant la première pleine lune après l’équinoxe, avec interdiction explicite de suivre le comput juif. Vingt canons disciplinaires, dont le canon 6 reconnaissant les prérogatives d’Alexandrie, de Rome et d’Antioche sur leurs régions — texte que les deux parties invoqueront ensuite en sens contraire.
Ce qui n’a pas été décidé. Ni le canon biblique, contrairement à une légende tenace, ni la divinité de l’Esprit, ni aucune question christologique. La question pascale, elle, ne sera pas réglée : la controverse quartodécimane se poursuit et l’écart entre comput julien et grégorien divise encore aujourd’hui la chrétienté.
Constantinople I (381)
Convocation par Théodose, un an après l’édit Cunctos populos. Cent cinquante évêques, tous orientaux : aucun légat romain, aucun évêque occidental. Le concile ne se tient donc pas pour œcuménique au moment où il siège, et Rome ne le reconnaîtra comme tel qu’au cinquième siècle.
Décisions. Condamnation des pneumatomaques et complétion de la doctrine sur l’Esprit, «qui procède du Père, qui est adoré et glorifié avec le Père et le Fils». Canon 3 : «l’évêque de Constantinople aura la prérogative d’honneur après l’évêque de Rome, parce que Constantinople est la Nouvelle Rome.» La justification est explicitement politique et non apostolique, ce que Rome ne cessera de relever.
Problème textuel majeur Le symbole dit «de Nicée-Constantinople», récité chaque dimanche par la majorité des chrétiens, n’est attesté comme œuvre du concile de 381 qu’à Chalcédoine, en 451, où il est lu et présenté comme tel. Les actes de 381 sont perdus. Fenton Hort (1876) puis Harnack ont soutenu qu’il ne provenait pas du concile mais d’un symbole baptismal antérieur, peut-être jérusalémite, adopté ensuite ; J. N. D. Kelly (Early Christian Creeds, 1950) a défendu un lien réel avec 381 tout en reconnaissant l’absence de preuve directe. Le dossier n’est pas clos, et il porte sur le texte le plus récité du christianisme.
Éphèse (431)
Le concile le plus irrégulier de l’Antiquité. Cyrille d’Alexandrie ouvre les débats le 22 juin sans attendre Jean d’Antioche et les évêques syriens, retardés, ni les légats romains. En une journée, Nestorius est déposé. Jean d’Antioche arrive quatre jours plus tard, réunit un concile parallèle et dépose Cyrille et Memnon d’Éphèse. Les légats romains, arrivés en juillet, ratifient la première assemblée. Théodose II hésite, fait arrêter les deux parties, puis tranche pour Cyrille — décision dans laquelle les distributions financières alexandrines à la cour, documentées par les listes de présents conservées, ont joué un rôle que les historiens ne dissimulent plus.
Décision. Le titre Θεοτόκος est reconnu, et la deuxième lettre de Cyrille à Nestorius devient norme. Le canon 8 reconnaît l’autocéphalie de Chypre — précédent constamment invoqué depuis dans les débats sur les Églises autocéphales.
La suite oubliée. En 433, Cyrille et Jean d’Antioche signent la Formule d’union, qui reconnaît «deux natures» tout en maintenant la Θεοτόκος. Deux ans après l’anathème, un accord était trouvé. Ce fait pèse lourd dans l’appréciation de la rupture de 451 : rien n’était joué d’avance.
Chalcédoine (451)
Contexte. Le «brigandage d’Éphèse» de 449 avait réhabilité Eutychès et déposé Flavien de Constantinople, mort des suites des violences. Le Tome de Léon, refusé de lecture en 449, devient à Chalcédoine le document de référence. Marcien convoque le plus grand concile de l’Antiquité : cinq cent vingt à six cent trente évêques.
La définition confesse un seul et même Christ, Fils, Seigneur, monogène, reconnu ἐν δύο φύσεσιν, «en deux natures», et qualifie leur union par quatre adverbes négatifs : sans confusion, sans changement, sans division, sans séparation. La formule ne définit pas positivement l’union ; elle en interdit quatre déformations. C’est une définition apophatique, et c’est ce qui fait sa force et son insuffisance.
Le canon 28 accorde à Constantinople des droits égaux à ceux de l’ancienne Rome, en reprenant la justification politique de 381. Les légats romains, absents de la séance, protestent ; Léon reçoit le concile pour la foi et rejette le canon. Il en résulte une situation durable : un concile œcuménique dont un canon n’est pas reçu par le siège qui a fourni le texte doctrinal décisif.
La rupture. L’Égypte, une grande partie de la Syrie, l’Arménie et l’Éthiopie refusent. Les Églises copte, syriaque orthodoxe, arménienne apostolique et éthiopienne datent de là leur existence séparée. Le concile qui devait clore la crise christologique fonde la première division durable de la chrétienté.
Constantinople II (553)
Justinien cherche à récupérer les non-chalcédoniens en condamnant trois dossiers antiochiens — les «Trois Chapitres» : la personne et les écrits de Théodore de Mopsueste, les écrits de Théodoret contre Cyrille, la lettre d’Ibas à Maris. L’opération consiste à démontrer que Chalcédoine n’était pas nestorienne en condamnant ceux que Chalcédoine avait réhabilités.
Le pape Vigile, amené de force à Constantinople, refuse d’abord par son premier Constitutum, est condamné par le concile, capitule six mois plus tard et meurt en chemin vers Rome. L’Occident se divise : l’Afrique et l’Italie du Nord entrent en schisme, et le schisme d’Aquilée durera jusqu’en 698. L’opération échoue par ailleurs : les non-chalcédoniens ne reviennent pas.
Origène et les quinze anathématismes La condamnation d’Origène est traditionnellement attribuée à ce concile. Les quinze anathématismes contre l’origénisme figurent bien dans la documentation, mais probablement comme acte d’un synode permanent (σύνοδος ἐνδημοῦσα) tenu en 543 ou au début de 553, non des sessions conciliaires elles-mêmes, où ils n’apparaissent pas dans les actes. La question est disputée depuis Franz Diekamp (1899) et elle n’est pas tranchée. Elle importe : de sa réponse dépend le statut dogmatique de la condamnation de l’apocatastase.
Constantinople III (680-681)
Dernière tentative impériale de conciliation avec les monophysites, le monothélisme soutenait que le Christ, en deux natures, n’a qu’une seule volonté. La formule avait reçu l’appui du patriarche Sergius et, dans deux lettres de 634, celui du pape Honorius.
Maxime le Confesseur mène l’opposition avec un argument d’une rigueur remarquable : la volonté appartient à la nature et non à la personne ; un Christ sans volonté humaine n’a pas d’humanité complète, et Gethsémani — «non pas ma volonté, mais la tienne» — suppose deux vouloirs réellement distincts. Il est jugé en 662, a la langue coupée et la main droite tranchée, et meurt en exil.
Le concile lui donne raison : deux volontés et deux opérations naturelles, sans opposition, la volonté humaine suivant librement la divine. Il anathématise Sergius, Cyrus, Pyrrhus, Paul, Pierre — et le pape Honorius. Cette condamnation d’un pape par un concile œcuménique, confirmée par le pape Léon II, constitue l’un des dossiers les plus délicats de l’ecclésiologie catholique ; elle fait l’objet de la deuxième dispute de ce module.
Nicée II (787)
L’iconoclasme byzantin commence vers 726 sous Léon III et est doctrinalement fixé par le concile iconoclaste de Hiéreia en 754, qui se déclare septième concile œcuménique. L’impératrice Irène et le patriarche Taraise convoquent en 787 l’assemblée qui le révoque.
La distinction décisive est lexicale : la λατρεία, le culte d’adoration, est due à Dieu seul ; les images reçoivent une τιμητικὴ προσκύνησις, une vénération d’honneur, qui passe à celui qu’elles représentent. L’argument de fond est christologique et non esthétique : celui qui refuse l’image du Christ nie que le Verbe se soit fait visible, et l’iconoclasme est donc une christologie déficiente.
Une erreur de traduction lourde de conséquences La version latine des actes envoyée en Occident rend προσκύνησις par adoratio, effaçant précisément la distinction que le concile avait établie. Les Francs comprennent donc que Nicée II ordonne d’adorer les images. Les Livres carolins, rédigés vers 790-793 sous la direction de Théodulf d’Orléans, réfutent longuement une doctrine que le concile n’avait pas énoncée, et le concile de Francfort (794) condamne le septième concile œcuménique. L’épisode est le cas d’école du rôle des traducteurs dans l’histoire des dogmes.
Un second iconoclasme reprend de 815 à 843. Le 11 mars 843, l’impératrice Théodora rétablit les images : c’est le Θρίαμβος τῆς Ὀρθοδοξίας, le Triomphe de l’Orthodoxie, encore célébré le premier dimanche du Grand Carême. Nicée II est le dernier concile reconnu en commun par Rome et Constantinople, et il est aussi celui qui a été le plus mal reçu en Occident.