Matthieu, Marc et Luc sont dits synoptiques parce qu’on peut les disposer en colonnes parallèles et les embrasser d’un même regard (σύνοψις). Leurs accords sont trop étroits pour relever de la seule tradition orale, et leurs désaccords trop constants pour relever de la copie servile. Expliquer cette configuration est le problème le plus ancien et le plus discuté de l’exégèse néotestamentaire.
Les données du problème
Trois blocs de matériel se distinguent. La triple tradition rassemble ce que les trois évangiles ont en commun, soit environ 350 versets, presque toujours dans le même ordre. La double tradition rassemble les quelque 230 versets communs à Matthieu et Luc mais absents de Marc, presque exclusivement des paroles. Le Sondergut désigne enfin le matériel propre à chacun : environ 300 versets pour Matthieu, dont les Mages et les songes de Joseph, et environ 500 pour Luc, dont le Bon Samaritain et le Fils prodigue.
| Bloc | Étendue | Caractère | Exemples |
| Triple tradition | ca. 350 versets | Récits, controverses, sommaires ; ordre remarquablement stable | Baptême, tempête apaisée, confession de Césarée, passion |
| Double tradition | ca. 230 versets | Paroles et discours ; ordre divergent entre Matthieu et Luc | Prédication du Baptiste, tentations, Notre Père, béatitudes |
| Sondergut de Matthieu (M) | ca. 300 versets | Récits de l’enfance, paraboles du Royaume, matériel judéo-chrétien | Mages, songes de Joseph, ouvriers de la onzième heure |
| Sondergut de Luc (L) | ca. 500 versets | Paraboles de miséricorde, récits de voyage, attention aux exclus | Bon Samaritain, Fils prodigue, Zachée, disciples d’Emmaüs |
Les hypothèses en présence
| Hypothèse | Thèse | Force principale | Difficulté principale |
Deux sources Holtzmann, Streeter | Matthieu et Luc dépendent indépendamment de Marc et d’un recueil de paroles nommé Q. | Explique à la fois l’ordre de la triple tradition et l’indépendance des contextes de la double tradition. | Q reste un document hypothétique ; les accords mineurs de Matthieu et Luc contre Marc font difficulté. |
Griesbach ou deux évangiles Farmer | Matthieu est premier, Luc l’utilise, Marc les abrège tous deux. | Se passe de tout document hypothétique et rend compte des accords mineurs. | On comprend mal pourquoi un abréviateur allongerait les récits qu’il retient tout en supprimant le Sermon sur la montagne. |
| Farrer-Goulder-Goodacre | Marc est premier, Matthieu l’utilise, Luc utilise les deux. Q est superflu. | Économie maximale : aucun document perdu n’est requis. | Il faut admettre que Luc ait démantelé le Sermon sur la montagne pour en disperser les éléments. |
Théorie des couches Boismard, Vaganay | Plusieurs états rédactionnels successifs, avec des documents intermédiaires (Marc-intermédiaire, proto-Luc). | Rend compte de la complexité réelle de la tradition. | La multiplication des états hypothétiques rend le modèle difficilement falsifiable. |
Les arguments de la priorité marcienne
Le consensus majoritaire tient Marc pour le plus ancien des trois, sur la base d’un faisceau d’arguments dont aucun n’est décisif isolément.
Cinq arguments convergents
L’argument d’ordre. Lorsque Matthieu s’écarte de l’ordre de Marc, Luc le suit ; lorsque Luc s’en écarte, Matthieu le suit. Matthieu et Luc ne s’accordent jamais contre Marc sur l’ordre général, ce qui s’explique le plus simplement si Marc est leur source commune.
La lectio difficilior. Marc conserve des traits que les deux autres atténuent : l’ignorance de Jésus (Mc 6,5 «il ne pouvait faire aucun miracle»), son émotion (Mc 1,41 ; 3,5 ; 10,14), l’incompréhension des disciples, la réaction de sa parenté qui le croit hors de sens (Mc 3,21). L’altération va régulièrement dans le sens de l’adoucissement.
Le sémitisme. Marc conserve des termes araméens que les autres suppriment ou traduisent : talitha koum (5,41), ephphatha (7,34), abba (14,36), eloï eloï lema sabachthani (15,34).
La rugosité stylistique. Le grec de Marc est paratactique, répétitif, marqué par l’usage insistant de εὐθύς, «aussitôt», quarante et une fois. Matthieu et Luc en polissent régulièrement la syntaxe.
L’étendue relative. Environ quatre-vingt-dix pour cent du matériel de Marc se retrouve chez Matthieu et soixante-cinq pour cent chez Luc, alors que les péricopes communes sont chez Marc plus longues et plus détaillées. L’hypothèse d’un abrégé peine à rendre compte de ce double fait.
Le dossier des accords mineurs
C’est l’objection la plus sérieuse à la théorie des deux sources. Dans plusieurs centaines de cas, Matthieu et Luc s’accordent contre Marc sur un détail minime : un mot, un temps verbal, une omission. L’exemple le plus discuté est celui de Mc 14,65 et parallèles, où Matthieu et Luc ajoutent tous deux la même question, «qui est-ce qui t’a frappé ?», absente de Marc.
Quatre explications sont avancées : une révision commune de Marc (le Deutéro-Marc), un chevauchement de Marc et de Q sur ces péricopes, des coïncidences rédactionnelles indépendantes allant dans le même sens d’amélioration stylistique, ou une contamination textuelle secondaire dans la transmission manuscrite. Aucune ne fait consensus, et l’accumulation des cas nourrit la critique de la théorie des deux sources.
Travaux romands
- Marguerat, Daniel, éd. Introduction au Nouveau Testament. Son histoire, son écriture, sa théologie. 5e éd. Genève : Labor et Fides, 2021.
- Bonnard, Pierre. L’Évangile selon saint Matthieu. CNT 1. 2e éd. Genève : Labor et Fides, 1970.
- Marguerat, Daniel et Yvan Bourquin. Pour lire les récits bibliques. Initiation à l’analyse narrative. 4e éd. Paris et Genève : Cerf et Labor et Fides, 2009.
Autres travaux
- Streeter, B. H. The Four Gospels: A Study of Origins. Londres : Macmillan, 1924.
- Farmer, William R. The Synoptic Problem. New York : Macmillan, 1964.
- Goodacre, Mark. The Case Against Q. Harrisburg : Trinity Press International, 2002.
- Neirynck, Frans. The Minor Agreements of Matthew and Luke against Mark. Louvain : Leuven University Press, 1974.
La source Q est le document le plus discuté de l’exégèse néotestamentaire : personne ne l’a jamais vu, et des bibliothèques entières lui sont consacrées. Le sigle vient de l’allemand Quelle, source, et son usage s’est imposé à la suite de Johannes Weiss dans les années 1890.
Définition et étendue
Q désigne l’ensemble du matériel commun à Matthieu et Luc et absent de Marc, dans l’hypothèse où ce matériel provient d’un document écrit unique et non d’une tradition orale diffuse. Son étendue est estimée entre 220 et 235 versets, presque exclusivement des paroles. La convention de citation, adoptée depuis les années 1990, renvoie à la numérotation lucanienne : Q 6,20 désigne le matériel de Q correspondant à Lc 6,20.
Contenu reconstitué
| Section | Référence Q | Contenu |
| Prédication du Baptiste | Q 3,7-9.16-17 | «Engeance de vipères», la cognée à la racine, le baptême dans l’Esprit et le feu |
| Tentations | Q 4,1-13 | Dialogue scripturaire entre Jésus et le diable ; trois citations du Deutéronome |
| Discours inaugural | Q 6,20-49 | Béatitudes, amour des ennemis, ne pas juger, l’arbre et son fruit, les deux maisons |
| Le centurion | Q 7,1-10 | Guérison à distance ; foi d’un païen supérieure à celle d’Israël |
| Questions du Baptiste | Q 7,18-35 | «Es-tu celui qui vient ?» ; l’enfance capricieuse ; la Sagesse justifiée par ses œuvres |
| Discours de mission | Q 10,2-16 | Ouvriers pour la moisson, dénuement des envoyés, malheurs sur les villes galiléennes |
| Cri de jubilation | Q 10,21-24 | «Nul ne connaît le Fils sinon le Père» — le texte le plus johannique des synoptiques |
| Prière | Q 11,2-13 | Le Notre Père sous sa forme brève ; l’ami importun ; demandez et l’on vous donnera |
| Controverses | Q 11,14-52 | Béelzéboul, le signe de Jonas, malheurs contre les pharisiens et les légistes |
| Exhortations | Q 12,2-59 | Ne craignez pas, les corbeaux et les lis, le serviteur vigilant, le feu sur la terre |
| Discours eschatologique | Q 17,23-37 | Le jour du Fils de l’homme comme l’éclair ; les jours de Noé |
| Parabole des talents | Q 19,12-27 | Le maître qui confie des sommes et demande des comptes |
Ce que Q ne contient pas
L’absence de récit de la passion
Q ne comporte ni récit de la passion, ni récit de la résurrection, ni récit de l’institution de la Cène, ni généalogie, ni récit de l’enfance. Cette absence est le fait le plus lourd de conséquences théologiques, et son interprétation divise.
Pour une première lecture, elle indique un christianisme galiléen primitif dont le salut ne passait pas par une théologie de la croix mais par l’écoute des paroles de Jésus, sagesse et prophétie plutôt que sacrifice. Pour une seconde, elle relève simplement du genre littéraire : un recueil de paroles n’a pas vocation à raconter, et le silence de Q sur la passion ne prouve pas plus l’ignorance de ses tradents que le silence d’un lectionnaire ne prouverait celle d’une communauté. Le débat reste ouvert et engage la question de savoir si le christianisme primitif fut d’emblée unifié ou pluriel.
La stratification de Kloppenborg
John Kloppenborg a proposé en 1987 une analyse en trois couches rédactionnelles qui a durablement structuré le débat, tout en restant contestée.
| Couche | Genre | Contenu | Milieu supposé |
| Q¹ | Sapiential | Six discours d’exhortation : béatitudes, amour des ennemis, souci du lendemain, mission. Ton sapiential, pas de polémique. | Petits groupes de disciples itinérants en Galilée |
| Q² | Prophétique et deutéronomiste | Annonce du jugement, malheurs contre «cette génération», polémique contre les pharisiens, motif du prophète rejeté. | Conflit avec les autorités locales après l’échec de la mission |
| Q³ | Rédaction finale | Récit des tentations, insistance sur la Loi (Q 16,17), traits nomistes plus marqués. | Rapprochement d’un judaïsme plus normatif |
La critique principale porte sur le glissement méthodologique qui va d’une stratification littéraire à une reconstruction historique : rien n’autorise à conclure d’une couche rédactionnelle antérieure à une communauté chronologiquement antérieure, ni d’un silence sapiential à une christologie sans croix.
La christologie de Q
Deux figures dominent. Le Fils de l’homme apparaît dans les couches de jugement, avec une accentuation apocalyptique (Q 12,40 ; 17,24.26-30). La Sagesse personnifiée fournit l’autre cadre : Jésus est envoyé de la Sophia (Q 7,35 ; 11,49-51), selon le schéma de Pr 8 et de Si 24, où la Sagesse envoie ses messagers et se voit rejetée. Le cri de jubilation de Q 10,21-22, avec sa connaissance mutuelle exclusive du Père et du Fils, constitue le sommet christologique du document et le rapproche curieusement du quatrième évangile.
La communauté de Q
Gerd Theissen a proposé d’y lire le témoignage d’un radicalisme itinérant : des prédicateurs sans domicile ni biens, sans famille, parcourant les villages de Galilée, dont le dénuement prescrit en Q 10,4 serait la règle de vie réelle et non une hyperbole. Les malheurs prononcés contre Chorazin, Bethsaïde et Capharnaüm (Q 10,13-15) situeraient géographiquement leur échec.
La thèse est séduisante et discutée : elle repose sur l’hypothèse que le texte reflète directement une pratique sociale, ce qui n’est jamais démontrable, et elle suppose une communauté distincte alors que Q pourrait n’être qu’un recueil utilisé par des communautés partageant par ailleurs le kérygme pascal.
L’édition critique
L’International Q Project, lancé en 1989, a produit en 2000 une édition critique dirigée par James Robinson, Paul Hoffmann et John Kloppenborg, qui présente en colonnes le grec de Matthieu, la reconstruction de Q et le grec de Luc, avec un apparat cotant le degré de certitude de chaque leçon. L’entreprise est remarquable, mais elle a suscité une objection de fond : donner un texte imprimé à un document hypothétique risque de transformer une hypothèse de travail en donnée.
La contestation : l’hypothèse Farrer
Austin Farrer, Michael Goulder puis Mark Goodacre soutiennent que Q est un document superflu : si Luc a connu Matthieu, la double tradition s’explique sans document perdu. L’argument fort tient aux accords mineurs et aux cas où Luc semble présupposer une formulation matthéenne. L’objection majeure porte sur l’ordre : on comprend mal qu’un rédacteur ait démantelé le Sermon sur la montagne pour en disperser les éléments à travers son récit de voyage. Le débat n’est pas tranché, et il est devenu plus vif depuis les années 2000.
Travaux romands
- Marguerat, Daniel, éd. Introduction au Nouveau Testament. 5e éd. Genève : Labor et Fides, 2021. [Chapitres sur la question synoptique et sur Q]
- Dettwiler, Andreas et Daniel Marguerat, éds. La source Q. Genève : Labor et Fides, 2008.
- Zumstein, Jean. Miettes exégétiques. Genève : Labor et Fides, 1991.
Autres travaux
- Robinson, James M., Paul Hoffmann et John S. Kloppenborg, éds. The Critical Edition of Q. Louvain et Minneapolis : Peeters et Fortress, 2000.
- Kloppenborg, John S. The Formation of Q. Philadelphie : Fortress, 1987.
- Kloppenborg, John S. Excavating Q. Minneapolis : Fortress, 2000.
- Theissen, Gerd. Histoire sociale du christianisme primitif. Genève : Labor et Fides, 1996.
- Goodacre, Mark. The Case Against Q. Harrisburg : Trinity Press International, 2002.
Le quatrième évangile se distingue si profondément des synoptiques que Clément d’Alexandrie le nommait déjà «l’évangile spirituel». Ni naissance à Bethléem, ni baptême raconté, ni transfiguration, ni exorcismes, ni paraboles du Royaume, ni récit d’institution de la Cène. En revanche, sept signes, sept discours de révélation, et une christologie explicite dès le premier verset.
Structure et composition
| Section | Chapitres | Contenu |
| Prologue | 1,1-18 | Hymne au Logos, probablement d’origine liturgique, remanié par l’évangéliste ; les mentions du Baptiste (v. 6-8.15) sont vraisemblablement des insertions. |
| Livre des signes | 1,19–12,50 | Sept signes accompagnés de discours de révélation. Le ministère public s’achève sur un constat d’incrédulité (12,37-43). |
| Livre de la gloire | 13,1–20,31 | Lavement des pieds, discours d’adieu (13-17), passion, résurrection. Première conclusion en 20,30-31. |
| Épilogue | 21 | Apparition au bord du lac, réhabilitation de Pierre, sort du disciple bien-aimé. Seconde conclusion, unanimement tenue pour un ajout. |
La question des sources
Bultmann postulait trois sources : un recueil de signes (σημεῖα), une source de discours révélatoires d’origine gnostique, et un récit de la passion. L’hypothèse du recueil de signes s’appuie sur la numérotation explicite de Jn 2,11 et 4,54, qui n’est pas poursuivie ensuite. Celle d’une source gnostique est aujourd’hui largement abandonnée : les parallèles de Qumrân ont montré que le dualisme johannique — lumière et ténèbres, vérité et mensonge, fils de la lumière — trouve son milieu dans un judaïsme sectaire palestinien et non dans la gnose hellénistique.
La relecture, une contribution romande
Jean Zumstein a proposé de rendre compte des tensions du texte non par une stratification de sources mais par le concept de relecture (Relecture) : la communauté johannique réinterprète ses propres textes en les redoublant, sans supprimer l’état antérieur. Le second discours d’adieu (Jn 15-16) est ainsi une relecture du premier (Jn 14), et Jn 21 une relecture de Jn 20. Le modèle a l’avantage d’expliquer les doublets sans postuler des documents disparus, et il a été largement reçu.
La communauté johannique
J. Louis Martyn a proposé de lire le quatrième évangile comme un récit à deux niveaux : le récit de Jésus y porte simultanément l’histoire de la communauté qui l’écrit. L’argument décisif tient au terme ἀποσυνάγωγος, «exclu de la synagogue», qui apparaît trois fois (9,22 ; 12,42 ; 16,2) et qui constitue un anachronisme au temps de Jésus : il reflète une rupture consommée entre la communauté johannique et la synagogue, situable dans les dernières décennies du premier siècle.
Le chapitre 9, avec l’aveugle-né interrogé, chassé, puis confessant, se lit alors comme la mise en récit de l’expérience de la communauté elle-même. La thèse a été nuancée depuis — la birkat ha-minim ne peut plus servir de point d’ancrage chronologique ferme — mais son principe herméneutique reste opératoire.
Les sept signes et les sept «Je suis»
| Signe | Référence | Déclaration «Je suis» correspondante |
| Les noces de Cana | 2,1-11 | — |
| Le fils de l’officier | 4,46-54 | — |
| Le paralytique de Béthesda | 5,1-9 | — |
| La multiplication des pains | 6,1-15 | «Je suis le pain de vie» (6,35) — arrière-fond : la manne, Ex 16 et Ps 78,24 |
| La marche sur les eaux | 6,16-21 | «C’est moi» (6,20), ἐγώ εἰμι absolu au cœur d’une théophanie |
| L’aveugle-né | 9,1-12 | «Je suis la lumière du monde» (8,12 ; 9,5) — Ex 13 et Is 42,6 |
| La résurrection de Lazare | 11,1-44 | «Je suis la résurrection et la vie» (11,25) — Ez 37 |
Les deux autres déclarations, «je suis la porte» et «je suis le bon berger» (10,7.11), renvoient à Ez 34 et Ps 23 ; «je suis le chemin, la vérité et la vie» (14,6) et «je suis la vraie vigne» (15,1) relèvent des discours d’adieu, où Is 5 et Ps 80 sont réinvestis.
L’eschatologie johannique
Jean déplace radicalement l’attente : «celui qui écoute ma parole et croit à celui qui m’a envoyé a la vie éternelle et ne vient pas en jugement, mais il est passé de la mort à la vie» (5,24). Le jugement n’est plus différé, il s’opère dans la rencontre présente. C. H. Dodd y a vu le modèle d’une eschatologie réalisée. Subsistent pourtant des énoncés futuristes, notamment la résurrection au dernier jour répétée en Jn 6, que Bultmann attribuait à un rédacteur ecclésiastique et que la plupart tiennent aujourd’hui pour une tension assumée par l’évangéliste lui-même.
Travaux romands
- Zumstein, Jean. L’Évangile selon saint Jean. CNT IVa-IVb. 2 vol. Genève : Labor et Fides, 2007-2014.
- Zumstein, Jean. Le processus de relecture dans la littérature johannique. Genève : Labor et Fides, 2004.
- Marguerat, Daniel, éd. Introduction au Nouveau Testament. 5e éd. Genève : Labor et Fides, 2021.
Autres travaux
- Brown, Raymond E. The Gospel According to John. 2 vol. AB 29-29A. New York : Doubleday, 1966-1970.
- Martyn, J. Louis. History and Theology in the Fourth Gospel. 3e éd. Louisville : Westminster John Knox, 2003.
- Dodd, C. H. The Interpretation of the Fourth Gospel. Cambridge : Cambridge University Press, 1953.
La littérature apocryphe chrétienne compte plusieurs dizaines d’écrits, dont une quinzaine portent le titre d’évangile. Loin d’être des curiosités marginales, ils constituent la source principale pour l’histoire du christianisme des deux premiers siècles dans sa pluralité réelle, et l’étude en a été renouvelée en pays romand.
Une question de vocabulaire
Le terme «apocryphe», du grec ἀπόκρυφος, «caché», a d’abord désigné des écrits réservés à des initiés avant de prendre chez les hérésiologues le sens polémique de «faux». L’Association pour l’étude de la littérature apocryphe chrétienne, fondée en 1981 et dont le centre est à Lausanne, a proposé de lui substituer l’expression neutre de littérature apocryphe chrétienne, afin de ne pas préjuger de la valeur des textes par le vocabulaire employé pour les désigner. Jean-Daniel Kaestli et Éric Junod ont établi cette position, aujourd’hui largement reçue.
Typologie
| Genre | Objet | Principaux témoins |
| Évangiles de paroles | Recueils de λόγια sans cadre narratif | Évangile selon Thomas ; Évangile selon Philippe |
| Évangiles de l’enfance | Combler le silence des canoniques sur la naissance de Marie et l’enfance de Jésus | Protévangile de Jacques ; Évangile de l’enfance selon Thomas ; Évangile du Pseudo-Matthieu |
| Évangiles de la passion | Récits parallèles ou concurrents de la passion et de la résurrection | Évangile de Pierre ; Papyrus Egerton 2 |
| Évangiles judéo-chrétiens | Traditions de communautés restées attachées à l’observance | Évangile selon les Hébreux ; selon les Ébionites ; selon les Nazaréens (connus par citations) |
| Évangiles de révélation | Dialogues du Ressuscité avec un disciple privilégié | Évangile selon Marie ; Évangile de Judas ; Pistis Sophia |
Les textes majeurs
L’Évangile selon Thomas
Découvert en 1945 à Nag Hammadi, en copte (NH II,2), et identifié rétrospectivement avec trois fragments grecs d’Oxyrhynque trouvés dès 1897 (P.Oxy. 1, 654, 655). Il rassemble 114 logia sans récit ni passion ni résurrection, introduits par la formule «Jésus a dit». Une trentaine ont un parallèle synoptique, souvent sous une forme plus brève ; d’autres sont inconnus par ailleurs, comme le logion 77 sur la présence du Christ dans le bois fendu et sous la pierre soulevée.
La datation divise profondément. Une première position, portée par Helmut Koester et John Dominic Crossan, y voit un recueil indépendant remontant pour son noyau au premier siècle, parallèle à Q par son genre et parfois plus primitif dans ses formulations. Une seconde, défendue notamment par John Meier et Nicholas Perrin, y voit une composition du deuxième siècle dépendant des synoptiques et marquée par un encratisme et une gnose naissante. L’argument le plus discuté est celui des accords de Thomas avec la rédaction propre de Matthieu ou de Luc, qui plaideraient pour une dépendance.
Le Protévangile de Jacques
Composé vers 150-180, ce récit de la naissance et de l’enfance de Marie est l’un des textes les plus influents de toute la littérature chrétienne. Il donne à Marie ses parents, Joachim et Anne, en fait une enfant du Temple, et fournit le fondement narratif de la virginité in partu comme de la thèse selon laquelle les frères de Jésus seraient les fils d’un premier mariage de Joseph. La mariologie orientale et occidentale, la liturgie de la Nativité de Marie et de la Présentation, et une part considérable de l’iconographie en dérivent directement.
L’Évangile de Pierre
Connu par un fragment découvert à Akhmim en 1886-1887, il contient un récit de la passion et de la résurrection. Deux traits le distinguent : une tendance docète, avec le cri du crucifié «ma puissance, ma puissance, tu m’as abandonné» (v. 19), qui suggère le retrait de l’élément divin avant la mort, et surtout une résurrection racontée, avec deux anges gigantesques faisant sortir du tombeau un Christ dont la tête dépasse les cieux, suivis d’une croix qui parle. Aucun évangile canonique ne raconte la résurrection elle-même. Crossan a proposé d’y déceler un «évangile de la croix» plus ancien, thèse minoritaire.
L’Évangile selon Marie
Conservé partiellement en copte (Papyrus de Berlin 8502) et en deux fragments grecs. Marie de Magdala y transmet un enseignement du Sauveur reçu en vision, ce que Pierre conteste au motif qu’elle est une femme, André au motif que la doctrine est étrangère. Lévi prend sa défense. Le texte est devenu central dans les études sur le rôle des femmes dans le christianisme primitif, et son intérêt tient moins à ce qu’il apprend sur Jésus qu’à ce qu’il révèle des conflits d’autorité au deuxième siècle.
L’Évangile de Judas
Publié en 2006 à partir du Codex Tchacos, dans un état de conservation très dégradé. D’origine séthienne, il présente Judas comme le seul disciple à comprendre Jésus, et sa livraison comme un service rendu, permettant de libérer l’homme intérieur du corps. La première édition en faisait un Judas héroïque ; des relectures ultérieures, notamment celles d’April DeConick, ont soutenu qu’il y est au contraire un démon. La controverse illustre la fragilité des reconstructions fondées sur un manuscrit lacunaire.
Pourquoi ils n’ont pas été reçus
L’exclusion ne tient pas d’abord à la date : le Pasteur d’Hermas et la Didachè sont anciens et n’ont pas été retenus, tandis que 2 Pierre, tardif, l’a été. Trois critères ont opéré. L’apostolicité, entendue comme rattachement à la prédication apostolique. L’orthodoxie, c’est-à-dire la conformité à la règle de foi : c’est la christologie docète qui disqualifie l’Évangile de Pierre, non son âge. La catholicité, soit l’usage largement attesté dans les Églises, qui écarte les écrits confinés à un groupe.
Leur valeur historique
Pour la recherche sur le Jésus de l’histoire, l’apport reste limité et contesté : le Jesus Seminar a accordé à l’Évangile de Thomas un poids que la majorité des exégètes juge excessif. En revanche, pour l’histoire du christianisme ancien, ces textes sont irremplaçables. Ils attestent une pluralité de christianismes concurrents avant la fixation de la Grande Église, documentent la genèse des dévotions mariales, et éclairent les conflits d’autorité entre traditions rivales. Ils appartiennent enfin à l’histoire de l’art et de la piété bien davantage qu’à celle du dogme.
Travaux romands
- Bovon, François et Pierre Geoltrain, éds. Écrits apocryphes chrétiens. Vol. 1. Bibliothèque de la Pléiade. Paris : Gallimard, 1997.
- Kaestli, Jean-Daniel et Daniel Marguerat, éds. Le mystère apocryphe. Introduction à une littérature méconnue. 2e éd. Genève : Labor et Fides, 2007.
- Geoltrain, Pierre et Jean-Daniel Kaestli, éds. Écrits apocryphes chrétiens. Vol. 2. Bibliothèque de la Pléiade. Paris : Gallimard, 2005.
- Junod, Éric. «Apocryphes du Nouveau Testament : une appellation erronée et une collection artificielle». Apocrypha 3 (1992) : 17-46.
- Norelli, Enrico. Marie des apocryphes. Enquête sur la mère de Jésus dans le christianisme antique. Genève : Labor et Fides, 2009.
- Amsler, Frédéric. Concordance des Actes de Philippe. Turnhout : Brepols, 2002.
Autres travaux
- Koester, Helmut. Ancient Christian Gospels. Londres : SCM, 1990.
- Meier, John P. Un certain Juif, Jésus. Vol. 1. Paris : Cerf, 2004. [Discussion de Thomas]
- Perrin, Nicholas. Thomas and Tatian. Leyde : Brill, 2002.
- DeConick, April D. The Thirteenth Apostle: What the Gospel of Judas Really Says. Londres : Continuum, 2007.
L’exégèse évangélique a successivement posé quatre questions : d’où vient le texte, quelle forme orale l’a précédé, comment l’évangéliste l’a travaillé, et comment il fonctionne comme récit. Chaque méthode répond à l’insuffisance de la précédente sans l’abolir.
Le genre littéraire de l’évangile
La Formgeschichte tenait l’évangile pour une forme littéraire sans précédent, née du culte et de la prédication. Richard Burridge a renversé ce consensus en 1992 en montrant, par une comparaison systématique des traits formels, que les évangiles relèvent du βίος gréco-romain : longueur comparable, focalisation sur un personnage unique, proportion considérable accordée à la mort, absence de psychologie moderne. La thèse est aujourd’hui largement reçue et a des conséquences herméneutiques : un βίος antique vise le caractère exemplaire plus que l’exactitude chronologique.
Les méthodes historico-critiques
| Méthode | Question posée | Apport | Limite |
| Critique textuelle | Quel est le texte ? Quelle leçon retenir parmi les variantes ? | Établit le texte de base. Cas majeurs : la finale longue de Marc (16,9-20), la péricope de la femme adultère (Jn 7,53–8,11), le comma johanneum. | Ne dit rien du sens ; suppose des critères de choix eux-mêmes discutés. |
| Critique des sources | D’où vient le texte ? | Identifie Marc, Q, M et L ; fonde la comparaison synoptique. | Q demeure hypothétique ; la méthode tend à traiter les évangélistes en compilateurs. |
| Critique des formes | Quelle forme orale a précédé, dans quel Sitz im Leben ? | Bultmann et Dibelius classent apophtegmes, récits de miracle, paroles prophétiques, paraboles. Met au jour la préhistoire orale. | Scepticisme historique excessif ; postule des communautés créatrices dont on ignore tout. |
| Critique de la rédaction | Comment l’évangéliste a-t-il travaillé ses sources ? | Conzelmann sur Luc, Marxsen sur Marc, Bornkamm sur Matthieu. Restitue à chaque évangéliste une théologie propre. | Suppose résolue la question des sources ; risque d’attribuer au rédacteur ce qui vient de la tradition. |
Les approches synchroniques
L’analyse narrative, une école romande
Daniel Marguerat et Yvan Bourquin ont donné dans Pour lire les récits bibliques l’exposé francophone de référence de la narratologie appliquée aux textes bibliques. La méthode déplace la question : elle ne demande plus d’où vient le texte, mais comment il produit son effet sur un lecteur. Elle mobilise les catégories d’intrigue, de personnage, de point de vue, de narrateur et de narrataire, de temps du récit et de temps raconté.
Son apport est considérable sur le second évangile : le «secret messianique», que Wrede expliquait par une construction théologique post-pascale, se lit alors comme un procédé narratif de retardement qui contraint le lecteur à suspendre son jugement jusqu’à la confession du centurion au pied de la croix (Mc 15,39).
| Approche | Objet | Représentants |
| Analyse narrative | Le récit comme dispositif de communication : intrigue, focalisation, lecteur implicite | Marguerat, Bourquin, Alter, Rhoads |
| Analyse rhétorique | Les procédés de persuasion, selon les catégories de la rhétorique antique | Betz, Kennedy, Meynet |
| Approches socio-historiques | Structures sociales, honneur et honte, patronage, économie villageoise galiléenne | Theissen, Malina, Crossan |
| Critique canonique | Le texte tel qu’il fonctionne dans le canon achevé | Childs, Seitz |
| Histoire de la réception | Les effets du texte à travers l’exégèse, la liturgie, l’art | Luz, Parris |
Les critères d’authenticité et leur crise
La recherche sur le Jésus de l’histoire a longtemps reposé sur des critères formalisés : la double dissemblance, retenant ce qui ne s’explique ni par le judaïsme ni par l’Église primitive ; l’attestation multiple ; l’embarras, retenant ce que l’Église n’aurait pas inventé, comme le baptême de Jésus par Jean ; la cohérence ; le rejet et l’exécution, exigeant que la reconstruction explique la croix.
Ces critères sont aujourd’hui contestés dans leur principe. Le critère de dissemblance produit mécaniquement un Jésus coupé de son judaïsme et sans lien avec l’Église qu’il a suscitée, ce qui est historiquement absurde. Dagmar Winter et Gerd Theissen ont proposé de lui substituer un critère de plausibilité historique, qui demande que la reconstruction soit à la fois explicable dans le judaïsme du premier siècle et capable de rendre compte des effets ultérieurs.
Travaux romands
- Marguerat, Daniel et Yvan Bourquin. Pour lire les récits bibliques. Initiation à l’analyse narrative. 4e éd. Paris et Genève : Cerf et Labor et Fides, 2009.
- Marguerat, Daniel, éd. Introduction au Nouveau Testament. 5e éd. Genève : Labor et Fides, 2021.
- Marguerat, Daniel. L’aube du christianisme. 2e éd. Genève : Labor et Fides, 2019.
- Zumstein, Jean. Miettes exégétiques. Genève : Labor et Fides, 1991.
Autres travaux
- Burridge, Richard A. What Are the Gospels? A Comparison with Graeco-Roman Biography. 2e éd. Grand Rapids : Eerdmans, 2004.
- Bultmann, Rudolf. L’histoire de la tradition synoptique. Paris : Seuil, 1973.
- Theissen, Gerd et Dagmar Winter. The Quest for the Plausible Jesus. Louisville : Westminster John Knox, 2002.
- Bauckham, Richard. Jesus and the Eyewitnesses. 2e éd. Grand Rapids : Eerdmans, 2017.
Les Évangiles ne se comprennent qu’à partir des grands thèmes théologiques d’Israël. Chaque section ci-dessous suit un thème depuis son élaboration vétérotestamentaire jusqu’à sa reprise évangélique, en indiquant à la fois la continuité et le déplacement.
Le Royaume de Dieu
L’élaboration vétérotestamentaire
La royauté de YHWH est d’abord une confession cultuelle : les psaumes d’intronisation proclament יְהוָה מָלָךְ, «le Seigneur règne» (Ps 93,1 ; 96,10 ; 97,1 ; 99,1). Elle est ensuite une espérance politique déçue : la monarchie davidique échoue, l’exil advient, et la royauté divine se reporte sur un avenir. Le Deutéro-Isaïe annonce le messager qui dit à Sion «ton Dieu règne» (Is 52,7), et Daniel voit un royaume que Dieu suscitera et qui ne sera jamais détruit (Dn 2,44 ; 7,14.27).
La reprise évangélique
Le Royaume est le contenu même de la prédication de Jésus : «le temps est accompli et le Royaume de Dieu s’est approché» (Mc 1,15). Le déplacement est double. Le Royaume est présent dans son ministère — «si c’est par le doigt de Dieu que je chasse les démons, c’est donc que le Royaume de Dieu est venu jusqu’à vous» (Lc 11,20) — et il demeure à venir. Et il est annoncé aux pauvres et aux exclus, non aux justes : renversement dont les Béatitudes et les paraboles de croissance sont l’expression.
L’alliance
L’élaboration vétérotestamentaire
La בְּרִית se déploie en une série d’étapes : Noé et l’alliance cosmique (Gn 9), Abraham et la promesse d’une descendance et d’une terre (Gn 15 ; 17), le Sinaï et l’alliance du peuple scellée dans le sang (Ex 24,8), David et la promesse dynastique (2 S 7,12-16). L’échec de l’alliance sinaïtique conduit Jérémie à annoncer une alliance nouvelle, avec la Loi inscrite sur les cœurs et le pardon définitif (Jr 31,31-34), qu’Ézéchiel double d’un cœur nouveau et d’un Esprit donné (Ez 36,26-27).
La reprise évangélique
«Ceci est mon sang, le sang de l’alliance, versé pour la multitude.»
Marc 14,24, qui superpose Ex 24,8 — le sang de l’alliance sinaïtique — et le Serviteur d’Is 53,12 livré «pour la multitude». Luc 22,20 et 1 Co 11,25 portent «la nouvelle alliance en mon sang», citation directe de Jr 31,31.
Le récit de la Cène est ainsi le lieu où trois traditions convergent : le sang de l’alliance, la souffrance vicaire du Serviteur et la promesse d’alliance nouvelle. La Pâque, cadre du repas, y ajoute la mémoire de la libération d’Égypte (Ex 12).
La Loi et la justice
L’élaboration vétérotestamentaire
La Torah n’est pas d’abord un code mais une instruction donnée dans le cadre d’une alliance déjà accordée : le Décalogue s’ouvre sur le rappel de la libération (Ex 20,2) avant d’énoncer un seul commandement. Le Deutéronome ramène l’ensemble à l’amour de Dieu de tout son cœur (Dt 6,5), et le Lévitique à l’amour du prochain comme soi-même (Lv 19,18). Les prophètes dénoncent le culte séparé de la justice sociale : «c’est l’amour que je veux, et non les sacrifices» (Os 6,6 ; cf. Am 5,21-24 ; Mi 6,6-8).
La reprise évangélique
Jésus ramène lui aussi la Loi au double commandement (Mc 12,29-31, citant Dt 6,4-5 et Lv 19,18) et cite deux fois Os 6,6 dans le premier évangile (Mt 9,13 ; 12,7). Le Sermon sur la montagne ne l’abolit pas mais la radicalise, en portant l’exigence de l’acte à l’intention (Mt 5,21-48). L’affirmation programmatique de Mt 5,17 — venir non pour abolir mais pour accomplir — a été lue de manières opposées, et le débat sur le rapport de Jésus à la Torah reste ouvert.
Le messianisme
L’élaboration vétérotestamentaire
L’attente messianique n’est pas unifiée. Une ligne royale part de l’oracle de Nathan (2 S 7) et se prolonge dans les psaumes royaux (Ps 2 ; 110) et chez Isaïe (9,1-6 ; 11,1-10). Une ligne sacerdotale s’attache à Melchisédech (Gn 14,18-20 ; Ps 110,4) et prend forme à Qumrân dans l’attente de deux messies, d’Aaron et d’Israël. Une ligne prophétique reprend Dt 18,15-18. Une ligne apocalyptique enfin, avec le Fils d’homme de Dn 7,13-14. Le Serviteur souffrant d’Is 52,13–53,12 n’était pas lu comme messianique dans le judaïsme du Second Temple.
La reprise évangélique
La nouveauté chrétienne tient précisément à la fusion de ces lignes séparées, et surtout à l’intégration du Serviteur souffrant dans la figure messianique — combinaison sans précédent attesté. Mc 8,29-31 en donne le schéma : Pierre confesse le Messie, et Jésus corrige aussitôt par l’annonce de la souffrance du Fils de l’homme. Le débat de Mc 12,35-37 sur Ps 110,1 subordonne la filiation davidique à une seigneurie plus haute.
Le sacrifice et l’expiation
L’élaboration vétérotestamentaire
Deux institutions dominent. La Pâque (Ex 12) est un sacrifice de libération : le sang de l’agneau sur les linteaux préserve de l’exterminateur. Le Yom Kippour (Lv 16) est un rite de purification annuelle : le sang est aspergé sur le כַּפֹּרֶת, le propitiatoire, et un second bouc emporte au désert les fautes du peuple. Le quatrième chant du Serviteur (Is 53) transpose la catégorie sacrificielle sur une personne : sa vie est offerte en אָשָׁם, sacrifice de réparation (53,10).
La reprise évangélique
La Passion est datée de la Pâque dans les quatre évangiles, mais Jean déplace la chronologie pour que Jésus meure à l’heure de l’immolation des agneaux (Jn 19,14.31.36, citant Ex 12,46). Le Baptiste le désigne comme «l’agneau de Dieu» (Jn 1,29). Mc 10,45 reprend la catégorie de rançon et le «pour la multitude» d’Is 53,12. Le voile du Temple déchiré (Mc 15,38) renvoie au Saint des Saints du rite de Kippour.
Le Temple et la présence
L’élaboration vétérotestamentaire
La présence divine se dit d’abord par la Tente et la nuée qui la couvre (Ex 40,34-35), puis par le Temple de Salomon rempli de la gloire (1 R 8,10-11). L’exil impose une crise : Ézéchiel voit la gloire quitter le Temple (Ez 10) avant d’y revenir dans une vision de restauration (Ez 43,1-5). Malachie annonce la venue soudaine du Seigneur dans son Temple (Ml 3,1).
La reprise évangélique
Le prologue johannique emploie le verbe ἐσκήνωσεν, «il a dressé sa tente» (Jn 1,14), qui renvoie à la מִשְׁכָּן du désert : la présence divine se loge désormais dans une chair. La purification du Temple est un geste prophétique (Mc 11,15-17), et la parole sur sa destruction et sa reconstruction en trois jours (Jn 2,19-21) opère le transfert décisif, du sanctuaire au corps du Christ.
L’Esprit
L’élaboration vétérotestamentaire
La רוּחַ est d’abord souffle créateur (Gn 1,2 ; Ps 104,30), puis force donnée ponctuellement aux juges, aux rois et aux prophètes. L’espérance prophétique en généralise le don : Moïse souhaite que tout le peuple soit prophète (Nb 11,29), Joël annonce l’effusion sur toute chair (Jl 3,1-2), Ézéchiel promet l’Esprit donné avec le cœur nouveau (Ez 36,27), et Isaïe le fait reposer sur le rejeton de Jessé (Is 11,2) et sur l’envoyé qui annonce la bonne nouvelle aux pauvres (Is 61,1).
La reprise évangélique
Le baptême de Jésus met en scène la descente de l’Esprit (Mc 1,10), et Luc ouvre le ministère par la lecture d’Is 61,1-2 à Nazareth, suivie de la déclaration que l’Écriture s’accomplit aujourd’hui (Lc 4,18-21). Le quatrième évangile développe la figure du Paraclet (Jn 14-16), qui prolonge l’enseignement du Christ auprès des disciples.
L’eschatologie et la résurrection
L’élaboration vétérotestamentaire
Le Jour de YHWH est d’abord annoncé comme jugement contre Israël lui-même, contre l’attente populaire : «malheur à ceux qui désirent le jour du Seigneur» (Am 5,18-20 ; cf. Jl 2 ; So 1). La résurrection individuelle n’apparaît que tardivement : la vision des ossements desséchés (Ez 37) vise la restauration nationale, mais Is 26,19 et surtout Dn 12,2 énoncent un réveil des morts «les uns pour la vie éternelle, les autres pour l’opprobre».
La reprise évangélique
Le discours eschatologique (Mc 13 et parallèles) tresse Daniel, Isaïe et Zacharie. La controverse avec les sadducéens (Mc 12,18-27) montre que la résurrection restait discutée, et Jésus l’y fonde non sur Dn 12 mais sur Ex 3,6, par un argument sur le temps du verbe : Dieu est, et non fut, le Dieu d’Abraham.
Continuité et déplacement
| Thème | Ce qui est repris | Ce qui est déplacé |
| Royaume | La royauté de Dieu comme horizon de l’histoire | Son irruption présente dans un ministère, et son adresse aux pauvres |
| Alliance | La structure de promesse et de sang versé | Sa concentration sur une personne et son ouverture aux nations |
| Loi | Le double commandement et le primat de la miséricorde | Le passage de l’acte à l’intention, et une autorité qui se pose face à la Torah |
| Messianisme | Les lignes royale, sacerdotale, prophétique et apocalyptique | Leur fusion, et l’intégration inédite du Serviteur souffrant |
| Sacrifice | La Pâque et le Kippour comme grilles de lecture | La victime qui est aussi le prêtre, et l’unicité de l’offrande |
| Temple | La gloire qui habite un lieu | Le transfert du sanctuaire au corps |
| Esprit | Le souffle créateur et prophétique | Son repos permanent sur une personne, puis sur la communauté |
| Eschatologie | Le Jour du Seigneur et le réveil des morts | La tension du déjà et du pas encore |
Bibliographie
- von Rad, Gerhard. Théologie de l’Ancien Testament. 2 vol. Genève : Labor et Fides, 1963-1967.
- Childs, Brevard S. Biblical Theology of the Old and New Testaments. Minneapolis : Fortress, 1992.
- Dodd, C. H. According to the Scriptures: The Sub-structure of New Testament Theology. Londres : Nisbet, 1952.
- Hays, Richard B. Echoes of Scripture in the Gospels. Waco : Baylor University Press, 2016.
- Beale, G. K. et D. A. Carson, éds. Commentary on the New Testament Use of the Old Testament. Grand Rapids : Baker Academic, 2007.
- Grelot, Pierre. L’espérance juive à l’heure de Jésus. Paris : Desclée, 1978.