Aller au contenu principal Aller au contenu principal

Histoire de l’Église — Module X

Missions et expansion

Missio Dei, histoire missionnaire, missiologie contemporaine

La mission chrétienne (ἀποστολή — envoi) trouve son fondement ultime dans la nature même de Dieu: le Père envoie le Fils, le Père et le Fils envoient l'Esprit, et ensemble ils envoient l'Église. Karl Barth: «L'Église ne fait pas des missions — elle est mission.»

La Missio Dei — Fondements trinitaires et scripturaires

Le concept de missio Dei (Karl Hartenstein, 1952; développé par Georg Vicedom) déplace le centre de gravité: la mission n'est pas d'abord une activité de l'Église, mais l'activité de Dieu lui-même dans et pour le monde. L'Église est l'instrument de cette mission trinitaire.

Les textes fondateurs

TexteContenu missionnaireTradition interprétative
Mt 28,18-20 (Grand Commandement)«Allez, faites de toutes les nations des disciples... je suis avec vous tous les jours» — mandat universel avec promesse de présenceFondement classique du protestantisme missionnaire. Réformé: mission = discipulat des nations. Évangélical: évangélisation prioritaire.
Lc 4,18-19 (Programme de Nazareth)«Il m'a envoyé annoncer la bonne nouvelle aux pauvres, proclamer aux captifs la délivrance» — mission holistiqueThéologie de la libération: mission = libération des opprimés. COE: développement humain intégral.
Jn 20,21 (Envoi johannique)«Comme le Père m'a envoyé, moi aussi je vous envoie» — modèle incarnationnel de la missionMission comme service, présence, inculturation. Modèle christologique: envoyé comme le Fils l'a été.
Ac 1,8 (Géographie de la mission)«Vous serez mes témoins à Jérusalem, dans toute la Judée et la Samarie, et jusqu'aux extrémités de la terre»Feuille de route missionnaire des Actes. Modèle concentrique: du centre local à l'universel.

Histoire de la mission chrétienne

ÉpoqueMouvement principalFigures clés
Ie–IIIe s.Expansion organique dans l'Empire romain — communautés, maisons, marchandsPaul de Tarse, Ignace d'Antioche, Justin Martyr
IVe–VIIe s.Christianisation de l'Empire (Constantin 313), puis des peuples germaniquesPatrick d'Irlande (†461), Colomban (†615), Augustin de Cantorbéry (†604)
VIIe–XIe s.Mission byzantine (Slaves, Bulgares) · Mission irlando-écossaise (Europe occidentale)Cyrille et Méthode (IX° s.) — alphabet cyrillique
XVIe–XVIIe s.Mission catholique liée aux colonisations espagnole et portugaise (Amériques, Asie, Afrique)François Xavier (Inde, Japon), Matteo Ricci (Chine), Bartolomé de las Casas (défense des Amérindiens)
XVIIIe–XIXe s.Réveils protestants et première vague missionnaire protestante — Sociétés missionnairesWilliam Carey (Inde, 1792), Hudson Taylor (Chine, 1865), David Livingstone (Afrique), Albert Schweitzer (Gabon)
XXe s.Edinburgh 1910 (naissance du mouvement œcuménique) · Décolonisation · Croissance du christianisme dans le Sud globalJohn Mott, D.T. Niles, Lesslie Newbigin, Donald McGavran

La Mission de Bâle (Basler Mission) — 1815

Fondée à Bâle en 1815, la Deutsche Christentumsgesellschaft puis la Basler Mission est la première société missionnaire protestante du continent européen de langue allemande. Elle a œuvré en Afrique occidentale (Ghana, Cameroun), en Inde (Kerala, Mangalore) et en Chine. Elle a été pionnière dans l'inculturation, la formation de clergés locaux et le développement économique accompagnant la mission. Aujourd'hui: Mission 21 (Bâle).

Missiologie contemporaine — Débats et paradigmes

QuestionPosition évangélicalePosition œcuménique (COE)
PrioritéÉvangélisation verbale prioritaire — «comment croiront-ils sans prédicateur ?» (Rm 10,14). Lausanne 1974.Mission holistique — développement humain intégral + témoignage verbal. Nairobi 1975.
Salut des non-chrétiensExclusivisme: salut en Christ seul (Jn 14,6 ; Ac 4,12). Urgence de l'évangélisation.Inclusivisme (Rahner: «chrétiens anonymes») · Pluralisme (Hick: toutes les religions sauvent). Tension interne au COE.
InculturationContextualisation dans les formes culturelles, mais fidélité au contenu scripturaire (Newbigin).Inculturation profonde, y compris dans la théologie — les traditions locales comme lieux théologiques valides.

Bibliographie

  • Bosch, David J. Transforming Mission. Maryknoll: Orbis, 1991.
  • Newbigin, Lesslie. The Gospel in a Pluralist Society. Grand Rapids: Eerdmans, 1989.
  • Wright, Christopher J.H. The Mission of God. Downers Grove: IVP Academic, 2006.

Le siècle missionnaire : 1792-1914

En 1790, le protestantisme européen ne compte pratiquement aucune organisation missionnaire — les Moraves font exception, et l’orthodoxie luthérienne enseignait que le mandat de Matthieu 28 avait été rempli par les apôtres. En 1914, environ quarante-cinq mille missionnaires protestants sont en activité, soutenus par des centaines de sociétés et par une presse spécialisée qui touche des millions de lecteurs. C’est l’une des mobilisations volontaires les plus rapides de l’histoire européenne, et elle ne s’explique ni par les Églises établies ni par les États.

L’acte fondateur

William Carey, cordonnier baptiste et autodidacte, publie en 1792 An Enquiry into the Obligations of Christians to Use Means for the Conversion of the Heathens. Le titre porte l’argument : il s’agit d’employer des moyens. Carey répond à une objection hyper-calviniste qui avait paralysé son milieu — si Dieu veut convertir les païens, il le fera sans nous — en soutenant que la providence agit par des instruments, et il joint à sa démonstration un tableau statistique des populations du monde par religion, dressé à partir des récits de voyage. L’ouvrage est un document théologique et un rapport de prospective.

La Société missionnaire baptiste est fondée la même année ; Carey part pour le Bengale en 1793 et s’installe à Serampore, territoire danois, parce que la Compagnie des Indes orientales interdit alors les missionnaires sur ses terres. Il y passe quarante ans sans revenir, traduit ou fait traduire des portions bibliques dans une quarantaine de langues indiennes, fonde un collège, et devient professeur de bengali au collège de Fort William.

L’invention de la société de mission

Le dispositif institutionnel est aussi neuf que l’entreprise. La société volontaire n’est pas un organe d’Église : elle est fondée par des particuliers, financée par souscription, dirigée par un comité largement laïc, et elle rend compte à ses donateurs par un périodique. Ce modèle, emprunté aux sociétés philanthropiques et savantes du dix-huitième siècle, permet de contourner l’inertie des institutions ecclésiastiques et d’ouvrir la participation à des catégories que les Églises n’emploient pas — les laïcs, les femmes, les artisans.

AnnéeSociétéObédienceChamps principaux
1792Baptist Missionary SocietyBaptiste anglaiseInde, Antilles, Congo
1795London Missionary SocietyInterdénominationnelle, puis congrégationalistePacifique, Madagascar, Afrique australe, Chine
1799Church Missionary SocietyAnglicane évangéliqueAfrique de l’Ouest et de l’Est, Inde, Nouvelle-Zélande
1804British and Foreign Bible SocietyInterconfessionnelleTraduction et diffusion, sans note ni commentaire
1810American Board (ABCFM)Congrégationaliste américaineEmpire ottoman, Inde, Hawaï, Chine
1815Mission de BâlePiétiste, luthéro-réforméeCôte-de-l’Or, Inde du Sud, Cameroun
1822Société des missions évangéliques de ParisRéformée et luthérienne françaisesLesotho, Zambèze, Madagascar, Tahiti, Nouvelle-Calédonie
1828Mission rhénanePiétiste allemandeSud-Ouest africain, Sumatra, Bornéo
1865China Inland MissionInterdénominationnelle, «par la foi»Intérieur de la Chine

La China Inland Mission de James Hudson Taylor introduit trois innovations qui seront largement imitées : le financement «par la foi», sans appel de fonds ni salaire garanti ; l’implantation à l’intérieur du pays plutôt que dans les ports ; et l’adoption du vêtement et de la coiffure chinois, qui lui vaut le mépris d’une partie des milieux missionnaires établis.

Ce que les missionnaires ont réellement fait

L’image du prédicateur haranguant des foules recouvre mal une activité dont la part principale est linguistique, scolaire et médicale.

La langue. Des centaines de langues ont reçu leur premier système d’écriture, leur première grammaire et leur premier dictionnaire par des missionnaires, souvent avant toute administration coloniale. Robert Morrison publie en 1815-1823 le premier dictionnaire chinois-anglais et achève la Bible chinoise en 1823 ; la Mission de Bâle fixe l’orthographe du twi et du ga en Côte-de-l’Or ; la Mission de Paris fait du sesotho une langue écrite au Lesotho. Cette activité a des effets que personne n’avait prévus : elle stabilise des langues, en privilégie certaines au détriment d’autres, et fournit aux mouvements nationalistes ultérieurs un instrument de cohésion.

L’école. La scolarisation est l’activité la plus constante et la plus massive. Elle poursuit un objectif religieux — savoir lire pour lire la Bible — et produit un effet social autonome : dans une grande partie de l’Afrique et de l’Asie, les premières générations formées passent par des écoles de mission.

La médecine. La mission médicale se développe à partir des années 1840 et devient l’un des principaux vecteurs d’implantation, notamment là où la prédication est interdite. Elle ouvre aussi le champ aux femmes, dont beaucoup accèdent à la profession médicale par cette voie avant que les facultés européennes ne les admettent.

Un cas à ne pas idéaliser David Livingstone est la figure la plus célèbre du siècle et la moins représentative. Missionnaire de la London Missionary Society, il ne compte qu’une seule conversion attestée — le chef Sechele, qui revient d’ailleurs partiellement en arrière — et consacre l’essentiel de sa vie à l’exploration. Son influence est réelle mais indirecte : ses récits, et sa campagne contre la traite orientale, mobilisent une génération de donateurs et de candidats. Il illustre un trait général de la période — la célébrité missionnaire est un produit éditorial, et elle recouvre mal le travail effectif, accompli par des gens dont on ne connaît pas les noms.

Missions catholiques et orthodoxes

La reconstruction catholique

Le catholicisme aborde le dix-neuvième siècle après deux catastrophes : la suppression de la Compagnie de Jésus en 1773, qui anéantit le premier réseau missionnaire mondial, et la Révolution, qui ruine les séminaires et les fondations. La reconstruction est rapide et elle change de forme.

Les jésuites sont rétablis en 1814. De nouvelles congrégations se créent, spécifiquement missionnaires : les Oblats de Marie-Immaculée (1816), les Maristes (1836), la Société des missions africaines de Lyon (1856), les Missionnaires du Sacré-Cœur, les Pères Blancs fondés en 1868 par le cardinal Lavigerie à Alger, les Verbites de Steyl (1875). Les congrégations féminines se multiplient davantage encore : au tournant du siècle, les religieuses représentent la majorité du personnel missionnaire catholique.

Le financement est l’innovation décisive, et elle est l’œuvre d’une laïque. Pauline Jaricot, fille d’un fabricant de soie lyonnais, met au point à partir de 1819 un système de collecte par groupes de dix donateurs versant un sou par semaine, chaque groupe étant relié à d’autres dans une structure décimale. L’Œuvre de la Propagation de la Foi, formalisée à Lyon en 1822, devient le principal bailleur des missions catholiques du monde entier et publie les Annales qui forment le public correspondant. Jaricot mourra insolvable en 1862 après avoir été ruinée par une escroquerie.

Le tournant de 1919. Benoît XV publie en novembre 1919 la lettre apostolique Maximum illud, qui rompt frontalement avec la pratique établie : elle reproche aux missionnaires de servir les intérêts de leur patrie plutôt que ceux de l’Évangile, exige la formation d’un clergé autochtone destiné à prendre la direction des Églises locales, et demande l’apprentissage sérieux des langues. Pie XI confirme par Rerum Ecclesiae (1926) et consacre à Rome, la même année, les six premiers évêques chinois. Le texte de 1919 est l’un des rares documents où une institution européenne dénonce la confusion entre mission et empire au moment où celui-ci est à son apogée.

Les missions orthodoxes

L’orthodoxie russe conduit au dix-neuvième siècle une activité missionnaire méconnue en Occident, dont le principe directeur est ancien et constant : la liturgie et l’Écriture dans la langue du peuple.

L’Alaska. La mission arrive avec les compagnies de fourrure en 1794. Le moine Germain d’Alaska prend systématiquement le parti des Aléoutes contre les traitants russes, ce qui lui vaut des poursuites de la compagnie. Innocent Veniaminov, prêtre marié devenu évêque puis métropolite de Moscou, crée un alphabet aléoute, traduit l’Évangile de Matthieu et un catéchisme, compose une grammaire, et rédige des travaux ethnographiques et météorologiques que l’Académie des sciences publie. La conséquence est durable : l’Alaska compte aujourd’hui des communautés orthodoxes autochtones, et le slavon y est chanté en alternance avec le yupik.

Le Japon. Nicolas Kasatkine arrive à Hakodate en 1861 comme chapelain du consulat russe, apprend le japonais pendant huit ans avant de prêcher, et bâtit une Église qui compte plus de trente mille fidèles à sa mort en 1912 — presque entièrement dirigée par un clergé japonais, avec une liturgie et une Bible en japonais. Pendant la guerre russo-japonaise de 1904-1905, il demeure au Japon et demande à ses fidèles de prier pour la victoire de leur pays, tout en s’abstenant lui-même de participer aux offices publics. L’épisode est l’un des rares cas où un missionnaire a explicitement dissocié sa mission de sa nation.

L’Altaï. Makaire Gloukharev conduit à partir de 1830 une mission fondée sur la traduction et sur l’installation prolongée ; il plaide pour une traduction russe de la Bible à une époque où le Saint-Synode la refuse, et il est sanctionné pour cette insistance.

Les femmes dans l’entreprise missionnaire

C’est le fait quantitatif le plus important de la période et le plus tardivement étudié. Vers 1900, les femmes constituent environ les deux tiers du personnel missionnaire protestant — épouses, mais aussi célibataires envoyées à titre propre.

Le mouvement s’organise à part. Des sociétés féminines se créent à partir des années 1830 et se multiplient après 1860 : elles lèvent leurs propres fonds, recrutent leur personnel, publient leurs périodiques. Le mot d’ordre américain — woman’s work for woman — repose sur un argument d’accès : dans les sociétés où les femmes vivent séparées, seules des femmes peuvent les atteindre. L’argument est instrumental et il produit des effets imprévus, puisqu’il justifie l’envoi de femmes médecins, enseignantes et administratrices.

L’ambivalence doit être dite entièrement. Le champ missionnaire offre à des femmes des responsabilités — diriger un hôpital, une école, une station — que leur Église d’origine leur refuse ; plusieurs des premières femmes médecins britanniques et américaines exercent d’abord aux colonies. Simultanément, l’entreprise diffuse un modèle domestique européen et juge les sociétés d’accueil à l’aune du statut qu’elles réservent aux femmes, argument qui sert aussi à légitimer la présence coloniale. Les deux dimensions sont attestées et elles ne s’annulent pas.

Missions et empires

La question du rapport entre mission et colonisation domine l’historiographie depuis les années 1960, et elle a été posée pendant longtemps sous une forme qui interdisait d’y répondre. Les deux thèses simples — la mission comme bras spirituel de l’empire, la mission comme entreprise spirituelle indépendante — sont l’une et l’autre réfutées par la documentation. Ce qui est établi est plus complexe et plus intéressant.

Ce que les chronologies montrent

Dans plusieurs régions, les missions précèdent l’administration coloniale de plusieurs décennies : au Lesotho, la Mission de Paris arrive en 1833, le protectorat britannique en 1868 ; à Madagascar, la London Missionary Society est présente dès 1818, la conquête française date de 1895. Ailleurs, elles suivent l’occupation et en dépendent matériellement. Ailleurs encore, elles sont expulsées par la puissance coloniale : les missionnaires britanniques sont interdits dans les territoires de la Compagnie des Indes jusqu’en 1813, celle-ci craignant qu’ils ne troublent l’ordre et le commerce.

Les relations avec le pouvoir varient selon les cas d’une collaboration étroite à un conflit ouvert. Trois dossiers documentés éclairent l’éventail.

Le Congo léopoldien. Le missionnaire presbytérien afro-américain William Sheppard, présent au Kasaï à partir de 1890, documente les mutilations et les massacres commis pour la collecte du caoutchouc ; ses rapports, joints à ceux du missionnaire baptiste John Harris, alimentent la campagne d’Edmund Morel et le rapport de Roger Casement (1904). Sheppard est poursuivi en diffamation par une société concessionnaire en 1909 et acquitté. La pression internationale contraint la Belgique à reprendre l’État indépendant du Congo en 1908. C’est l’un des cas les mieux établis où des missionnaires ont documenté et fait cesser des crimes coloniaux.

Le Sud-Ouest africain. La Mission rhénane est présente chez les Herero depuis les années 1840. Lors du génocide de 1904-1907, les positions des missionnaires sont divergentes : certains protestent et recueillent des survivants, d’autres approuvent la répression, et l’institution dans son ensemble ne rompt pas avec l’administration allemande. Le dossier a fait l’objet de travaux récents et il illustre le cas où la mission, sans être l’instrument du pouvoir, en est solidaire de fait.

La traite orientale. La campagne contre la traite en Afrique de l’Est, conduite par Livingstone puis par Lavigerie, aboutit à la conférence de Bruxelles de 1889-1890. Elle est incontestablement humanitaire dans son intention, et elle fournit simultanément l’un des arguments principaux de légitimation du partage colonial. Les deux effets sont réels et inséparables.

L’effet non recherché : l’école et l’élite

Le résultat le mieux établi de l’entreprise missionnaire est celui qu’elle n’avait pas prévu. Les écoles de mission forment, dans une grande partie de l’Afrique et de l’Asie, les premières générations lettrées, et c’est parmi elles que se recrutent les dirigeants des mouvements d’indépendance : Kwame Nkrumah est formé dans des écoles catholiques puis au séminaire d’Achimota, Jomo Kenyatta à la mission écossaise de Thogoto, Julius Nyerere chez les Pères Blancs, Léopold Sédar Senghor chez les Spiritains, Nelson Mandela à Healdtown et Fort Hare, institutions méthodistes et anglicane.

Le même constat vaut pour la langue : en fixant par écrit des langues vernaculaires et en y traduisant l’Écriture, les missions ont fourni aux nationalismes le support de leur littérature. Lamin Sanneh a formulé la thèse la plus forte à ce sujet : la traduction relativise la culture du traducteur, puisqu’elle reconnaît à la langue d’arrivée la capacité de dire Dieu, et elle arme donc ceux qui la reçoivent. La thèse est discutée — d’autres soulignent que traduire, c’est aussi imposer des catégories — et elle fait l’objet de la seconde dispute de ce module.

La critique littéraire et historiographique

La littérature africaine a fourni la critique la plus efficace. Le monde s’effondre de Chinua Achebe (1958) montre de l’intérieur comment une mission, en offrant une place aux marginaux d’une société — jumeaux condamnés, osu, femmes répudiées —, en désagrège les équilibres sans le vouloir ni le comprendre. Ngũgĩ wa Thiong’o, formé lui-même dans une école de mission, développe l’analyse du point de vue de la langue et finira par cesser d’écrire en anglais.

L’historiographie a quant à elle opéré un déplacement majeur : depuis les années 1990, elle cesse d’écrire l’histoire des missions du point de vue des missionnaires pour écrire celle de l’appropriation locale du christianisme. Ce que montrent ces travaux — Jean et John Comaroff pour l’Afrique australe, Andrew Walls et Lamin Sanneh pour l’ensemble — est que les catéchistes, évangélistes et traducteurs locaux, presque toujours anonymes dans les archives des sociétés, ont fait l’essentiel du travail et ont largement déterminé la forme prise par le christianisme dans chaque région.

Édimbourg 1910

La Conférence missionnaire mondiale réunit du 14 au 23 juin 1910 environ mille deux cents délégués. Elle est l’aboutissement du siècle et le point de départ d’autre chose.

Son mot d’ordre, formulé par John Mott, était «l’évangélisation du monde en cette génération». Sa méthode est nouvelle : huit commissions préparatoires ont travaillé deux ans sur questionnaires, et leurs rapports constituent la première enquête systématique sur l’état du christianisme mondial. Son présupposé est celui de son temps : la conférence exclut de son champ l’Amérique latine, tenue pour déjà chrétienne, afin de ne pas heurter les anglicans de tendance catholique.

Le fait le plus souvent relevé aujourd’hui est la composition. Sur mille deux cents délégués, dix-sept seulement viennent des Églises dites «jeunes». L’un d’eux, l’Indien Vedanayagam Samuel Azariah, futur premier évêque indien de l’Église anglicane, prononce une intervention restée célèbre : il remercie pour les sacrifices consentis, puis reproche aux missionnaires une condescendance dans les relations personnelles, et conclut par une phrase qui a circulé dans tout le christianisme mondial — donnez-nous des amis.

Édimbourg engendre trois lignées : le Conseil international des missions (1921), le mouvement Foi et Constitution (1927) et le mouvement Vie et Action (1925), dont la convergence produira le Conseil œcuménique des Églises en 1948. Le mouvement œcuménique naît ainsi d’une conférence missionnaire, pour une raison pratique que les participants formulent clairement : la concurrence entre confessions européennes est ingérable sur le terrain, et elle est incompréhensible pour ceux à qui l’on s’adresse.

Disputes historiographiques et théologiques

Les disputes suivantes mobilisent les six grandes voix confessionnelles (catholique, orthodoxe, réformée, luthérienne, anglicane, anabaptiste), avec interjections du Professeur Tryphon Goldberg, persona pédagogique juive du site.

La mission a-t-elle été le bras spirituel de la colonisation ?

La question est posée depuis les indépendances et elle appelle des réponses différenciées plutôt qu’un verdict. Chaque tradition dispose dans son propre dossier d’éléments à charge et à décharge, et la manière dont elle les traite est révélatrice.

Catholique

Le dossier catholique contient les deux. À charge : le patronage portugais et espagnol, qui liait juridiquement mission et souveraineté depuis le XVe siècle ; la collaboration de nombreuses congrégations avec les administrations coloniales ; le silence sur des exactions. À décharge : Maximum illud (1919), qui dénonce explicitement le missionnaire servant sa patrie plutôt que l’Évangile et exige un clergé autochtone dirigeant ; les six premiers évêques chinois consacrés en 1926, à contre-courant de tout le milieu missionnaire européen. Jean-Paul II a demandé pardon en 1992 puis en 2000 pour les fautes commises dans l’évangélisation. La position actuelle, formulée par Ad gentes (1965) et Redemptoris missio (1990), est que l’annonce est un devoir et que toute contrainte, y compris indirecte, la contredit.

Orthodoxe

L’orthodoxie russe a conduit ses missions à l’intérieur d’un empire en expansion, ce qui pose la question dans les mêmes termes. Le principe missionnaire oriental — traduire la liturgie et l’Écriture dans la langue du peuple — a produit des résultats qui distinguent nettement le bilan : alphabets créés pour l’aléoute et pour des langues sibériennes, clergé autochtone formé, Église japonaise dirigée par des Japonais du vivant de son fondateur. Le cas de Nicolas Kasatkine demandant à ses fidèles japonais de prier pour la victoire de leur pays contre la Russie en 1904 est sans équivalent connu. Le revers existe : russification par la conversion dans la Volga et en Sibérie, et instrumentalisation impériale du Patriarcat.

Réformée

Les sociétés réformées francophones et suisses présentent un bilan contrasté et documenté. La Mission de Paris s’installe au Lesotho en 1833, trente-cinq ans avant le protectorat, à l’invitation du roi Moshoeshoe, et ses missionnaires soutiennent le royaume contre les incursions boers puis contre l’annexion par l’État libre d’Orange. Au Zambèze, François Coillard est en position plus ambiguë : il négocie avec la British South Africa Company. À Madagascar, les missions protestantes sont dans le camp des vaincus après 1895, l’administration française favorisant les catholiques. La position théologique réformée fournit par ailleurs un principe critique : l’insistance sur la souveraineté de Dieu seul interdit de confondre un ordre politique quelconque avec le Royaume, et c’est cet argument qui servira en 1934 à Barmen et plus tard contre l’apartheid.

Luthérienne

Le luthéranisme porte deux dossiers opposés. Le premier est Tranquebar : la mission danoise-hallienne, dès 1706, apprend le tamoul, traduit, forme des catéchistes indiens et publie une littérature en langue locale, un siècle et demi avant le gros de l’entreprise missionnaire. Le second est le Sud-Ouest africain : la Mission rhénane est présente chez les Herero depuis les années 1840 et ne rompt pas avec l’administration allemande pendant le génocide de 1904-1907, malgré les protestations de plusieurs de ses membres. Les Églises allemandes ont engagé un travail de reconnaissance sur ce dossier, et l’Allemagne a reconnu le génocide en 2021. La théologie des deux règnes, qui a servi à justifier la neutralité politique des missions, a montré là son défaut habituel.

Anglicane

L’anglicanisme est la tradition la plus directement liée à un empire, et c’est aussi celle qui a produit la formule critique la plus opératoire. Henry Venn, secrétaire de la Church Missionary Society de 1841 à 1872, énonce que l’objectif de toute mission est de créer des Églises self-governing, self-supporting, self-propagating, et que la mission doit organiser sa propre «euthanasie» — son mot. Rufus Anderson formule la même doctrine aux États-Unis. La CMS consacre en 1864 Samuel Ajayi Crowther, ancien esclave libéré, comme évêque du Niger. L’échec de la mise en œuvre est instructif : la génération suivante de missionnaires, plus imprégnée des théories raciales du dernier tiers du siècle, démantèle son épiscopat et le contraint à démissionner en 1890. La doctrine était juste et la pratique a régressé.

Anabaptiste

La tradition radicale est arrivée tard aux missions étrangères, et sa faiblesse institutionnelle l’a en partie préservée. Les mennonites créent leurs premières missions au dernier tiers du XIXe siècle, et le modèle qui les caractérise apparaît au XXe avec le Mennonite Central Committee (1920) : service, secours, développement, reconstruction, présence longue sans structure ecclésiale imposée. La critique adressée aux grandes missions est ecclésiologique avant d’être politique : une mission adossée à une puissance reproduit nécessairement la confusion constantinienne, quelles que soient les intentions de ses agents. La tradition n’est pas exempte pour autant — les colonies mennonites du Paraguay et du Chaco ont occupé des terres indiennes.

Synthèse

La documentation interdit le verdict global et impose une typologie. Trois configurations se distinguent : la mission antérieure à l’administration, souvent invitée par un pouvoir local qui y cherche un avantage — Lesotho, Japon, Madagascar avant 1895 ; la mission contemporaine et solidaire de l’occupation, sans en être l’instrument — Sud-Ouest africain, une grande partie de l’Afrique centrale ; et la mission en conflit avec la puissance coloniale — Congo léopoldien, Inde avant 1813. Deux faits traversent les trois cas. Le premier est l’effet non recherché de l’école et de la traduction, qui a fourni aux indépendances leurs cadres et leurs langues. Le second est celui que relève la voix anglicane : la doctrine missionnaire la plus lucide du siècle — les trois autonomies de Venn — a été formulée en 1850 et abandonnée en pratique dans les décennies suivantes, sous l’effet du durcissement racial de la fin du siècle. Le recul n’a pas été doctrinal.

Traduire ou convertir ? La question du nom de Dieu

Toute mission commence par un choix lexical : par quel mot désigner Dieu dans la langue d’arrivée ? Employer un terme existant, c’est admettre que cette langue disait déjà quelque chose de vrai ; en forger un, c’est poser que le Dieu annoncé est étranger. La décision est théologique avant d’être linguistique, et elle a divisé les missions pendant des siècles.

Catholique

La controverse chinoise des termes, au XVIIe siècle, a opposé les jésuites, qui employaient 天主 et acceptaient 上帝, aux dominicains et franciscains, qui y voyaient une contamination confucéenne. Rome a tranché en imposant 天主, «Seigneur du Ciel», terme forgé. La position théologique de fond est pourtant favorable à la continuité : depuis Justin et son λόγος σπερματικός jusqu’à Nostra aetate 2, qui reconnaît que les autres religions contiennent «un rayon de cette vérité qui illumine tous les hommes», la tradition admet une préparation évangélique. Ad gentes 22 demande que les jeunes Églises empruntent aux traditions de leurs peuples. Le décalage entre la doctrine de la préparation et les décisions pratiques de la querelle des rites est reconnu comme un dossier douloureux.

Orthodoxe

Le principe oriental est constant : on traduit, et l’on emploie les ressources de la langue reçue. Cyrille et Méthode créent un alphabet pour le slavon ; Veniaminov écrit l’aléoute ; Kasatkine fait du japonais une langue liturgique. La position est théologiquement fondée sur la Pentecôte, où chacun entend dans sa propre langue, et sur l’Incarnation, qui assume une chair particulière. Ce que l’Orient refuse n’est pas l’emprunt lexical mais la substitution d’une langue sacrée unique à toutes les autres. L’expérience montre d’ailleurs que le mot emprunté change de sens en quelques générations sous l’effet de l’usage liturgique, ce qui rend la querelle moins décisive qu’elle n’y paraît.

Réformée

La tradition réformée a eu les mêmes débats, et sur le même terrain chinois : la controverse du XIXe siècle entre partisans de 上帝 et de a divisé les sociétés bibliques protestantes au point de produire des éditions concurrentes de la Bible chinoise, situation qui a duré des décennies. La théologie réformée fournit des arguments dans les deux sens : la doctrine de la révélation générale et du sensus divinitatis — Calvin, Institution I, 3 — soutient que tout homme a quelque connaissance de Dieu, donc qu’un mot existe ; la doctrine de la corruption totale soutient que cette connaissance est falsifiée, donc que le mot est piégé. La pratique a tranché en faveur de la traduction, et les sociétés bibliques ont fait de la version en langue vernaculaire, sans note ni commentaire, leur principe fondateur.

Luthérienne

Luther a posé le principe en traduisant, et sa Lettre sur l’art de traduire (1530) énonce qu’il faut interroger la mère au foyer, les enfants dans la rue et l’homme du marché, puis traduire selon leur manière de parler. La mission de Tranquebar applique cette règle dès 1706 : Ziegenbalg apprend le tamoul auprès des maîtres locaux, lit les textes religieux hindous — sa Généalogie des dieux malabares est l’une des premières études européennes sérieuses de l’hindouisme, et Halle refuse longtemps de la publier au motif que le missionnaire est envoyé pour détruire le paganisme et non pour le décrire. Le conflit entre Ziegenbalg et ses commanditaires est le cas d’école : le traducteur, par métier, finit par prendre au sérieux ce qu’il traduit.

Anglicane

L’anglicanisme a produit avec la British and Foreign Bible Society (1804) l’instrument central de la traduction mondiale, et son principe fondateur — la Bible seule, sans note ni commentaire — a été adopté pour permettre la coopération interconfessionnelle. Le résultat est l’un des faits culturels majeurs des deux derniers siècles : plus de deux mille langues ont reçu au moins une portion biblique. La difficulté propre à l’anglicanisme est ailleurs : le Book of Common Prayer, traduit dans des centaines de langues, a exporté une forme liturgique anglaise dont les Églises de la Communion cherchent depuis un siècle à se dégager, et les révisions liturgiques africaines et asiatiques contemporaines sont l’un des lieux où se joue l’avenir de la Communion.

Anabaptiste

La tradition radicale aborde la question par la conduite plutôt que par le lexique : ce qui se traduit d’abord est une manière de vivre, et le vocabulaire suit. Les missions mennonites du XXe siècle ont privilégié la présence longue, l’apprentissage de la langue avant toute prédication, et le travail de développement. La position théologique est que l’Évangile n’est pas un ensemble de propositions à transposer mais une pratique communautaire reconnaissable, et qu’une communauté qui vit selon le Sermon sur la montagne sera comprise avant d’être traduite. La limite est admise : cette approche produit peu de conversions rapides, et elle a parfois abouti à des œuvres de développement dont le caractère chrétien était devenu illisible pour les intéressés.

Synthèse

La thèse de Lamin Sanneh (Translating the Message, 1989) fournit le cadre le plus utile : le christianisme est structurellement traduisible — il n’a pas de langue sacrée, son texte fondateur est déjà une traduction des paroles araméennes de Jésus en grec —, et cette propriété a des conséquences que les missionnaires n’ont pas voulues. Traduire revient à reconnaître qu’une langue peut dire Dieu, donc à relativiser la culture du traducteur, et à remettre le texte entre les mains de lecteurs qui l’interpréteront sans lui. La thèse est contestée : traduire impose aussi des catégories, et le choix d’une langue parmi plusieurs crée des hiérarchies durables. Les deux effets sont documentés. Ce qui est certain est que le christianisme est la seule des grandes traditions religieuses dont les textes fondateurs circulent majoritairement en traduction, et que ce trait, plus qu’aucune stratégie missionnaire, explique la forme qu’il a prise hors d’Europe.

Hypothèses de travail — mémoire et thèse

Sept pistes formulées de manière falsifiable. Le champ est en pleine recomposition : l’historiographie est passée en trente ans du point de vue des sociétés missionnaires à celui des Églises locales, et les archives les plus prometteuses ne sont plus à Londres ou à Bâle mais dans les pays concernés.

H1. Les trois autonomies de Henry Venn : doctrine énoncée, doctrine appliquée

  • Doctorat
  • Histoire des missions
  • 4-5 ans

Hypothèse. La doctrine des Églises autogouvernées, autofinancées et autopropagatrices, formulée par Venn entre 1851 et 1861, connaît une application décroissante après 1880 : la proportion de responsables autochtones dans les postes de direction des stations de la Church Missionary Society augmente jusqu’aux années 1870 puis régresse, régression corrélée à l’essor des théories raciales et non à un changement de doctrine.

État de la question
L’épisode Crowther — évêque africain consacré en 1864, épiscopat démantelé en 1890 — est connu et cité comme symptôme. Aucune étude ne mesure sérieusement l’évolution de la place des responsables autochtones dans l’ensemble des stations d’une société sur un demi-siècle.
Corpus
Archives de la CMS (université de Birmingham) : rapports annuels, listes de personnel, correspondance des stations ; minutes du comité ; Church Missionary Intelligencer ; mémorandums de Venn (1851, 1861) ; dossier Crowther.
Méthode
Constituer la base des postes de direction par station et par année, coder l’origine du titulaire, et tester l’inflexion. Croiser avec le vocabulaire employé dans les rapports pour décrire les collaborateurs locaux. Anglais ; séjours d’archives en Grande-Bretagne.

Ce qui la réfuterait : Une progression continue de la part des responsables autochtones sur toute la période, ou une régression explicable par des facteurs matériels — mortalité, financement — indépendants du discours.

H2. La querelle des termes en chinois : chronologie d’un choix lexical

  • Master
  • Sinologie / histoire des traductions
  • 12-18 mois

Hypothèse. Le choix entre 上帝 et dans les traductions protestantes du XIXe siècle ne recoupe pas les clivages confessionnels mais les positions sur la théologie de la révélation générale, ce qui est vérifiable par la confrontation des prises de position et des appartenances.

État de la question
La controverse est documentée et racontée ; son explication reste allusive — on invoque tantôt la confession, tantôt la formation, tantôt le champ missionnaire. Le sujet permet de trancher entre ces facteurs sur un corpus fini.
Corpus
Versions concurrentes de la Bible chinoise (Delegates’ Version et ses rivales) ; Chinese Repository et Chinese Recorder ; opuscules de la controverse — Medhurst, Boone, Legge ; archives de la BFBS et de l’American Bible Society ; débat parallèle sur le japonais et le coréen.
Méthode
Recenser les prises de position, coder confession, formation, champ et argument invoqué, puis tester les corrélations. Chinois et anglais ; corpus imprimé largement numérisé. Le sujet est circonscrit et démonstratif.

Ce qui la réfuterait : Une distribution des positions suivant les frontières confessionnelles ou les sociétés d’appartenance, indépendamment des arguments théologiques avancés.

H3. Les femmes missionnaires : prosopographie d’une société

  • Master
  • Histoire du genre / histoire des missions
  • 12-18 mois

Hypothèse. Les femmes envoyées à titre propre par les sociétés missionnaires accèdent sur le terrain à des fonctions de direction — hôpitaux, écoles, stations — dans des proportions sans commune mesure avec ce que leur Église d’origine leur accorde à la même date, et cet écart est mesurable poste par poste.

État de la question
La place majoritaire des femmes dans le personnel missionnaire est acquise depuis les travaux de Jane Hunter et de Dana Robert. L’écart entre responsabilités exercées au loin et refusées au pays est affirmé plus que quantifié pour une société donnée.
Corpus
Archives de la Société des missions évangéliques de Paris (DEFAP) ou de la Mission de Bâle ; listes d’envoi, dossiers de personnel, rapports de station ; périodiques des sociétés féminines ; actes des synodes métropolitains pour la comparaison.
Méthode
Constituer la base nominative des envoyées d’une société sur cinquante ans — formation, statut, fonction exercée, durée — et la comparer aux fonctions ouvertes aux femmes dans l’Église d’envoi à la même date. Français ou allemand ; archives accessibles.

Ce qui la réfuterait : Une répartition des fonctions sur le terrain analogue à celle du pays d’origine, ce qui ferait de l’écart supposé un artefact.

H4. Écoles de mission et élites des indépendances

  • Doctorat
  • Histoire de l’Afrique / sociologie historique
  • 4-5 ans

Hypothèse. La surreprésentation des anciens élèves d’écoles de mission parmi les dirigeants des indépendances africaines ne s’explique pas seulement par l’offre scolaire — les écoles publiques coloniales existaient — mais par le contenu : l’accès direct à un texte fondateur en langue vernaculaire et la pratique d’assemblées délibérantes y ont fourni des ressources rhétoriques et organisationnelles spécifiques.

État de la question
Le fait de la formation missionnaire des élites est établi et souvent cité. L’explication oscille entre l’argument d’offre et l’argument de contenu, sans que les deux aient été distingués empiriquement.
Corpus
Registres scolaires des missions (Achimota, Thogoto, Healdtown, Fort Hare, collèges des Pères Blancs) ; archives coloniales scolaires pour la comparaison ; discours et écrits des dirigeants ; presse missionnaire vernaculaire ; travaux de Jean et John Comaroff.
Méthode
Comparer les trajectoires d’anciens élèves d’écoles missionnaires et d’écoles publiques coloniales de même niveau, et analyser les registres de langage des discours politiques — références bibliques, formes délibératives. Anglais, français ; travail d’archives dans plusieurs pays.

Ce qui la réfuterait : Une proportion équivalente de dirigeants issus des écoles publiques coloniales une fois l’offre scolaire contrôlée, ce qui invaliderait l’argument de contenu.

H5. Le modèle financier de la Propagation de la Foi

  • Master
  • Histoire économique / histoire religieuse
  • 12-18 mois

Hypothèse. Le système décimal de collecte inventé par Pauline Jaricot en 1819 constitue une innovation organisationnelle autonome, antérieure et supérieure aux modèles de souscription des sociétés protestantes contemporaines, et sa diffusion internationale est traçable à travers les statuts des œuvres qui l’imitent.

État de la question
L’Œuvre de la Propagation de la Foi est bien connue et son rôle financier est admis. L’analyse de son dispositif comme innovation, et sa comparaison avec les modèles protestants, n’ont pas été conduites.
Corpus
Archives de l’Œuvre pontificale de la Propagation de la Foi (Lyon et Rome) ; Annales de la Propagation de la Foi ; comptes annuels ; statuts des œuvres imitatrices ; rapports financiers de la CMS et de la BFBS pour la comparaison.
Méthode
Reconstituer le dispositif — unités de collecte, périodicité, circuits, coûts de fonctionnement — et les séries de recettes par diocèse ; comparer aux modèles protestants de souscription. Français et italien ; archives lyonnaises accessibles.

Ce qui la réfuterait : L’antériorité d’un dispositif équivalent dans les sociétés protestantes, ou une performance de collecte inférieure à celle des modèles concurrents.

H6. Édimbourg 1910 : ce que disent les questionnaires préparatoires

  • Doctorat
  • Histoire de l’œcuménisme
  • 4-5 ans

Hypothèse. Les réponses aux questionnaires des huit commissions préparatoires, envoyées par des centaines de missionnaires et conservées, contiennent sur les religions rencontrées et sur les Églises locales des analyses nettement plus nuancées que les rapports publiés ne le laissent paraître ; l’écart entre les réponses brutes et leur synthèse est mesurable et révèle un travail de mise en conformité.

État de la question
La conférence est étudiée par ses rapports publiés et par ses effets institutionnels. Les réponses individuelles aux questionnaires, notamment celles de la commission IV sur le message chrétien face aux religions non chrétiennes, sont conservées et peu exploitées.
Corpus
Archives de la conférence (New College, Édimbourg) : réponses aux questionnaires ; World Missionary Conference 1910 Reports, 9 vol. ; correspondance de John Mott et de J. H. Oldham ; discours d’Azariah ; listes de délégués.
Méthode
Comparer systématiquement un échantillon de réponses individuelles au texte du rapport correspondant, en relevant omissions, atténuations et reformulations. Anglais ; séjour à Édimbourg. Le résultat est net ou il ne l’est pas.

Ce qui la réfuterait : Une fidélité substantielle des rapports aux réponses reçues, qui ferait de l’écart supposé un effet de synthèse ordinaire.

H7. Les catéchistes locaux : reconstituer les acteurs invisibles

  • Doctorat
  • Histoire des missions / anthropologie
  • 4-5 ans

Hypothèse. Le travail d’évangélisation, de traduction et d’enseignement a été accompli majoritairement par des catéchistes, évangélistes et interprètes locaux dont les archives des sociétés ne conservent souvent que le prénom ; leur reconstitution par croisement de sources locales et missionnaires est possible et modifie substantiellement le récit de l’implantation du christianisme.

État de la question
L’historiographie a opéré depuis les années 1990 un déplacement vers l’agentivité locale, mais les reconstitutions nominatives restent rares et régionales. C’est aujourd’hui l’un des chantiers les plus ouverts du champ.
Corpus
Livres de comptes et listes de personnel des stations, où les catéchistes figurent comme dépense ; registres de baptême, souvent tenus par eux ; correspondance vernaculaire conservée ; traditions orales recueillies ; archives des Églises locales, distinctes de celles des sociétés européennes.
Méthode
Choisir une région et une société, croiser les mentions dispersées pour reconstituer des parcours, puis évaluer la part effective du travail accompli. Langue locale indispensable ; enquête orale ; coopération avec des chercheurs et des institutions locales. C’est le sujet le plus exigeant et le plus nécessaire de cette série.

Ce qui la réfuterait : Une documentation locale trop lacunaire pour autoriser des reconstitutions, ou l’établissement que les catéchistes opéraient sous une supervision si étroite que leur apport propre reste indéterminable.

Bibliographie complémentaire — le siècle missionnaire

  • Comaroff, Jean, et John Comaroff. Of Revelation and Revolution. 2 vol. Chicago : University of Chicago Press, 1991-1997.
  • Hunter, Jane. The Gospel of Gentility. New Haven : Yale University Press, 1984.
  • Prudhomme, Claude. Missions chrétiennes et colonisation. Paris : Cerf, 2004.
  • Robert, Dana L. American Women in Mission. Macon : Mercer University Press, 1996.
  • Sanneh, Lamin. Translating the Message : The Missionary Impact on Culture. 2e éd. Maryknoll : Orbis, 2009.
  • Stanley, Brian. The World Missionary Conference, Edinburgh 1910. Grand Rapids : Eerdmans, 2009.
  • Walls, Andrew F. The Missionary Movement in Christian History. Maryknoll : Orbis, 1996.
  • Zorn, Jean-François. Le grand siècle d’une mission protestante : la Mission de Paris de 1822 à 1914. Paris : Karthala, 1993.

Quiz — Missions et expansion

Que désigne la missio Dei ?

  • Le mandat missionnaire confié à l'Église en Mt 28
  • La mission comme activité propre de Dieu lui-même, dont l'Église est l'instrument
  • L'ensemble des sociétés missionnaires protestantes du XIXe siècle
  • La stratégie de croissance des Églises formulée par McGavran

Réf. : Hartenstein (1952) ; Vicedom ; Bosch, Transforming Mission (1991)