« L'Église d'Amérique latine entend percevoir les signes des temps dans le cri des pauvres. »
« Il ne s'agit pas d'une théologie politisée, mais de l'Évangile pris au sérieux. »
Origines et contexte historique
La théologie de la libération est née dans l'Amérique latine des années 1960-1970, au croisement de trois dynamiques convergentes : la misère structurelle de millions de personnes, l'aggiornamento du Concile Vatican II, et l'émergence d'une réflexion théologique indigène refusant d'importer mécaniquement les catégories européennes. Elle constitue le premier grand mouvement théologique né hors d'Europe ou d'Amérique du Nord, et a radicalement reconfiguré le paysage de la théologie mondiale du XXe siècle.
1. Le contexte structurel : l'Amérique latine des années 1960
L'Amérique latine de l'après-guerre est marquée par des inégalités extrêmes : des oligarchies foncières contrôlent des économies d'exportation, tandis que des dizaines de millions de paysans et d'ouvriers urbains vivent dans une pauvreté endémique. La théorie de la dépendance (Cardoso, Frank, Prebisch-CEPAL) fournit le cadre analytique : le sous-développement n'est pas un retard à rattraper mais le produit structurel du système capitaliste mondial. Les bidonvilles (favelas brésiliennes, callampas chiliennes, pueblos jóvenes péruviens) s'étendent. La Révolution cubaine de 1959 polarise les élites et galvanise les mouvements populaires. Des régimes autoritaires (Brésil 1964, Paraguay de Stroessner, Argentine) écrasent toute opposition. C'est dans ce contexte que des prêtres et évêques, vivant parmi les pauvres, commencent à reformuler leur foi à partir de cette réalité.
2. Vatican II et Medellín (1968) — le tournant
Le Concile Vatican II (1962-1965) constitue le premier catalyseur. Gaudium et Spes (1965) marque un tournant : l'Église ne se définit plus par opposition au monde mais en dialogue avec lui ; elle reconnaît lire « les signes des temps » dans les joies et les angoisses de l'humanité. La constitution pastorale affirme que « les joies et les espoirs, les tristesses et les angoisses des hommes de ce temps, des pauvres surtout » sont les joies et les espoirs de l'Église.
Mais c'est la IIe Conférence générale de l'épiscopat latino-américain à Medellín (Colombie, 1968) qui fait basculer la théologie latino-américaine. Les évêques y décrivent la situation du continent comme une « situation de péché » et une « violence institutionnalisée ». Ils formulent l'option préférentielle pour les pauvres — non pas exclusive, mais préférentielle — et légitiment les communautés ecclésiales de base (CEB). Medellín est le véritable acte de naissance institutionnel de la théologie de la libération.
Chronologie institutionnelle
1962-65 : Vatican II (Gaudium et Spes). — 1968 : Medellín (CELAM II). — 1971 : Théologie de la libération de Gutiérrez. — 1979 : Puebla (CELAM III) — confirmation de l'option préférentielle. — 1984 : Instruction CDF (Ratzinger) contre certains aspects. — 1986 : Deuxième instruction CDF — nuancée. — 2007 : Aparecida (CELAM V) — réaffirmation sous Bergoglio. — 2013 : Élection de François — réhabilitation implicite de Gutiérrez.
Les fondateurs et leurs apports théologiques
Gustavo Gutiérrez (1928-2024) — Pérou
Prêtre dominicain péruvien (ordonné dominicain en 1999 après des décennies comme prêtre diocésain), Gutiérrez est le fondateur et le théologien le plus influent du mouvement. Sa Théologie de la libération. Perspectives (Lima, 1971 ; trad. fr. Paris, Cerf, 1974) pose les bases conceptuelles du mouvement. La thèse centrale : la théologie est un « acte second » — une réflexion critique de la pratique chrétienne à la lumière de la Parole. La praxis libératrice précède la théologie qui en rend compte. L'« option préférentielle pour les pauvres » (formule présente à Puebla 1979) n'est pas une option sociale parmi d'autres, mais une exigence théologale : Dieu se révèle dans la face du pauvre. Gutiérrez s'appuie sur l'Exode comme paradigme de la libération, les prophètes (Amos, Isaïe), et le discours eschatologique de Mt 25 (« Chaque fois que vous l'avez fait à l'un de ces petits »).
Ses œuvres majeures incluent également : El Dios de la vida (Lima, 1982), Hablar de Dios desde el sufrimiento del inocente (Lima, 1986 — commentaire de Job), Las Casas (Lima, 1992 — biographie de Bartolomé de las Casas comme préfiguration), et La densidad del presente (Salamanca, 1996). En 2003, la Congrégation pour la doctrine de la foi conclut un dialogue de 8 ans avec Gutiérrez sans censure officielle. En 2015, le pape François reçoit Gutiérrez en audience privée au Vatican — signal de réhabilitation symbolique.
Juan Luis Segundo (1925-1996) — Uruguay
Jésuite uruguayen, Segundo développe l'aspect herméneutique le plus sophistiqué du mouvement. Son Liberación de la teología (Buenos Aires, 1975 ; trad. angl. The Liberation of Theology, Maryknoll, 1976) propose le concept du cercle herméneutique : notre expérience de la réalité modifie notre interprétation de la Bible, qui modifie notre action, qui modifie notre expérience, etc. Ce cercle est « libérateur » parce qu'il rompt avec l'herméneutique figée des classes dominantes. Sa série de 5 volumes Jesús de Nazaret, ayer y hoy (Madrid, 1982-1987) développe une christologie contextuelle.
Leonardo Boff (né 1938) — Brésil
Franciscain brésilien, Boff est le théologien de la libération qui a eu le plus de conflits directs avec Rome. Son Igreja : carisma e poder (Petrópolis, 1981 ; trad. angl. Church, Charism and Power, 1985) critique le modèle ecclésiastique hiérarchique comme « pouvoir paralysant » et défend les CEB comme « Église qui naît du peuple ». Silencié par la CDF en 1985 (conduit par Ratzinger), il est contraint au silence académique pendant un an. Récidiviste selon Rome, il quitte finalement le sacerdoce en 1992 et continue à enseigner. Ses œuvres ultérieures intègrent l'écologie (il est pionnier de l'éco-théologie) : Ecologia, mundialização e espiritualidade (São Paulo, 1993). Son frère Clodovis Boff (né 1944) a développé la méthodologie systématique de la théologie de la libération dans Teologia e prática (Petrópolis, 1978).
Jon Sobrino (né 1938) — El Salvador
Jésuite basque exerçant en El Salvador, Sobrino est le christologue le plus rigoureux du mouvement. Sa Cristología desde América Latina (Mexico, 1976) et son Jesucristo liberador (Madrid, 1991) développent une christologie « depuis le bas » — depuis Jésus historique, pauvre de Galilée, confronté aux pouvoirs politiques et religieux. Le « Jésus historique » est central : la foi ne peut se réduire au Christ exalté. Sobrino est aussi le théologien des martyrs contemporains : ses amis jésuites (les six jésuites assassinés à l'UCA de San Salvador en 1989 avec leur gouvernante et sa fille) lui donnent une dimension testimoniale unique. La CDF publie en 2006 un Notificatio contre deux de ses ouvrages pour des déviations concernant la conscience de Jésus — mais sans condamnation formelle.
Ignacio Ellacuría (1930-1989) — El Salvador
Philosophe et théologien jésuite, assassiné avec ses cinq compagnons à l'UCA de San Salvador le 16 novembre 1989 par un commando militaire, Ellacuría est la figure martyrologique centrale du mouvement. Il développe le concept de « peuple crucifié » — le peuple appauvri comme continuation historique du Serviteur souffrant d'Isaïe 53. Son œuvre rassemblée dans les Escritos teológicos (San Salvador, 2000-2002, 4 vol.) articule philosophie de la libération (Zubiri) et théologie.
Le courant protestant latino-américain — une antériorité méconnue
Fait remarquable pour l'histoire comparée des confessions : la première monographie de langue anglaise portant l'expression « théologie de la libération » est l'œuvre d'un protestant brésilien. Rubem Alves (1933-2014), théologien presbytérien, philosophe et psychanalyste, soutient en 1968 à Princeton Theological Seminary, sous la direction de Richard Shaull, une thèse initialement intitulée Towards a Theology of Liberation, publiée sous le titre A Theology of Human Hope (Washington, Corpus Books, 1969) — deux ans avant la Teología de la liberación de Gutiérrez (Lima, CEP, 1971). L'ouvrage fait de la libération historique la clef herméneutique de la foi et dialogue de façon critique avec la théologie de l'espérance de Moltmann, à laquelle Alves reproche de maintenir l'espérance dans une transcendance insuffisamment historique.
José Míguez Bonino (1924-2012), méthodiste argentin, observateur protestant au concile Vatican II, est la figure protestante majeure du mouvement : La fe en busca de eficacia (Salamanque, Sígueme, 1977) offre l'interprétation protestante de référence de la réflexion latino-américaine. Il salue en Alves le signe que l'Église latino-américaine commence enfin à « payer une dette ancienne au monde ». Le mouvement œcuménique ISAL (Iglesia y Sociedad en América Latina, fondé en 1961 avec l'appui du Conseil œcuménique des Églises), animé notamment par Richard Shaull, Julio de Santa Ana et Emilio Castro, constitue dès avant Medellín le laboratoire protestant de la question sociale.
La bibliste protestante Elsa Tamez (née en 1950, Mexique/Costa Rica) prolonge le courant par l'exégèse : La Biblia de los oprimidos (San José, DEI, 1979) lit l'oppression comme catégorie théologique biblique, et ses travaux ultérieurs sur Jacques et sur la justification par la foi depuis les exclus font le pont avec la théologie féministe latino-américaine. Cette strate protestante — antérieure, parallèle et dialogante — interdit de réduire la théologie de la libération à un phénomène intra-catholique : elle fut d'emblée un fait œcuménique.
Méthode théologique : voir, juger, agir
La méthode canonique de la théologie de la libération est le triptyque voir — juger — agir, formalisé initialement par la Jeunesse ouvrière catholique (JOC) de Joseph Cardijn dans les années 1930, repris et approfondi par les communautés de base. Voir : analyse socio-analytique de la réalité (utilisant les sciences sociales, notamment la théorie de la dépendance et, plus tard, d'autres outils). Juger : interprétation théologale de cette réalité à la lumière de la Parole de Dieu. Agir : engagement transformateur, praxis libératrice. Cette méthode implique que la théologie naît toujours d'une situation, jamais d'un contexte pur.
| Étape | Contenu | Outils | Risques identifiés |
| Voir (médiations socio-analytiques) | Analyse structurelle de la pauvreté, des relations de pouvoir, des mécanismes d'oppression | Sociologie, économie politique, théorie de la dépendance | Marxisme méthodologique (critique romaine) ; réductionnisme socio-économique |
| Juger (médiations herméneutiques) | Lecture de l'Écriture et de la Tradition depuis la perspective des pauvres | Exégèse historico-critique, herméneutique de la soupçon, tradition prophétique | Instrumentalisation politique de l'Écriture ; anacronisme |
| Agir (médiations pratiques) | Engagement dans la transformation sociale, soutien aux CEB | Pédagogie du peuple (Freire), animation communautaire | Confusion Royaume de Dieu / projet politique ; violence révolutionnaire |
Les communautés ecclésiales de base (CEB)
Les CEB sont la structure ecclésiale de base du mouvement — des petits groupes de 10 à 30 personnes (souvent des familles) qui se réunissent pour lire la Bible et l'articuler à leur vie quotidienne et à leur situation sociale. Nées au Brésil dans les années 1950-60, elles se multiplient après Medellín : on en compte jusqu'à 150 000 au Brésil dans les années 1980. Leur méthode de lecture biblique (lecture populaire de la Bible) est théologiquement distinctive : ce ne sont pas des spécialistes qui lisent pour le peuple, mais des communautés qui lisent à partir de leur expérience. Carlos Mesters (carme néerlandais au Brésil) en est le grand théoricien : Flor sem defesa (Petrópolis, 1983).
Les ramifications géographiques et thématiques
Théologie noire (Black Theology) — États-Unis
James H. Cone (1938-2018), de l'Union Theological Seminary de New York, fonde la Black Theology dans Black Theology and Black Power (New York, 1969) et A Black Theology of Liberation (Philadelphia, 1970). Sa thèse : Dieu est du côté des opprimés ; dans le contexte américain, Dieu s'identifie aux Noirs opprimés. Le Christ est noir — non pas racialement, mais symboliquement. La croix est le lieu où Dieu souffre avec les lynchés, les ségrégationnistes. L'eschatologie noire : la résurrection comme espoir de libération du joug de la suprématie blanche. Cone dialogue et débat avec Gutiérrez, reconnaissant une convergence de méthode. Son œuvre tardive The Cross and the Lynching Tree (Maryknoll, 2011) est saluée comme un chef-d'œuvre.
Gayraud Wilmore (1921-2020), co-fondateur de la Black Theology, développe dans Black Religion and Black Radicalism (Garden City, 1972) la dimension historique du christianisme afro-américain comme tradition de résistance depuis l'esclavage.
Théologie womaniste — États-Unis
La théologie womaniste (du terme womanist forgé par Alice Walker) émerge dans les années 1980 comme critique féministe noire de la Black Theology (trop androcentrée) et de la théologie féministe blanche (trop raciste par omission). Jacquelyn Grant, White Women's Christ and Black Women's Jesus (Atlanta, 1989) : le Christ womaniste se révèle dans la figure de la femme noire, « the least of these ». Delores S. Williams, Sisters in the Wilderness (Maryknoll, 1993) : le paradigme d'Agar (servante noire contrainte, mère rejetée) comme figure de la femme noire, plus pertinent que l'Exode pour la tradition womaniste. Emilie M. Townes : éthique womaniste. Katie Cannon, Black Womanist Ethics (Atlanta, 1988) : fondatrice de l'éthique womaniste.
Théologie africaine de la libération
Jean-Marc Ela (1936-2008), théologien camerounais et prêtre catholique, représente le pôle le plus radical de la théologie africaine. Vivant parmi les paysans Kirdi du Cameroun septentrional, il développe dans Le cri de l'homme africain (Paris, L'Harmattan, 1980) et Repenser la théologie africaine (Paris, Karthala, 2003) une théologie de la libération contextuelle africaine, refusant l'importation du modèle latin. Engelbert Mveng (1930-1995), jésuite camerounais assassiné, développe le concept de « pauvreté anthropologique » — appauvrissement de l'être même des Africains par la colonisation. Allan Boesak (né 1946), pasteur réformé sud-africain, applique la théologie de la libération à la lutte contre l'apartheid : Farewell to Innocence (Maryknoll, 1977).
Théologie asiatique de la libération
Aloysius Pieris (né 1934), jésuite sri-lankais, développe une théologie de la libération asiatique articulant pauvreté et religion. Dans An Asian Theology of Liberation (Edinburgh, 1988), il soutient que l'Asie est marquée par deux caractéristiques : la pauvreté massive et la richesse religieuse non-chrétienne. Une vraie théologie asiatique doit intégrer les deux. C.S. Song (né 1929), théologien taïwanais presbytérien, développe dans sa trilogie Jesus, the Crucified People (New York, 1990), Jesus and the Reign of God (Minneapolis, 1993), Jesus in the Power of the Spirit (Minneapolis, 1994) une christologie depuis les peuples souffrants d'Asie. La théologie minjung (peuple coréen) — Ahn Byung-Mu, Suh Nam-Dong — développe une christologie du ochlos (foule anonyme des évangiles) identifiée au peuple coréen sous la dictature de Park Chung-Hee.
Théologie dalit — Inde
Née dans les années 1980 au sein des Églises indiennes, la théologie dalit (de dalit, « brisé », auto-désignation des ex-« intouchables ») a pour texte fondateur l'essai d'Arvind P. Nirmal (1936-1995), « Towards a Christian Dalit Theology » (1988) : puisque plus des deux tiers des chrétiens indiens sont d'origine dalit, une théologie indienne authentique doit partir de la « douleur pathétique » (pathos) dalit et non des catégories brahmaniques de la théologie indienne classique. Le Christ y est confessé comme dalit parmi les dalits — le Serviteur souffrant rejeté hors du camp.
Théologie palestinienne de la libération
Fondée par le chanoine anglican Naim Ateek (né 1937) avec Justice and Only Justice: A Palestinian Theology of Liberation (Maryknoll, Orbis, 1989) et institutionnalisée par le centre œcuménique Sabeel (Jérusalem, 1990), elle relit l'Écriture depuis l'expérience palestinienne d'occupation et de dépossession, en affrontant la question herméneutique la plus délicate du corpus libérationniste : que devient le motif de l'Exode et de la terre quand le texte de la promesse est invoqué contre vous ? Le document œcuménique Kairos Palestine (2009) en est l'expression ecclésiale la plus connue, sur le modèle du Kairos Document sud-africain (1985).
Théologie féministe de la libération
Ada María Isasi-Díaz (1943-2012) fonde la théologie mujerista (de mujer, femme en espagnol) — théologie des femmes latinas aux États-Unis — dans En la Lucha / In the Struggle (Minneapolis, 1993). Ivone Gebara (née 1944), religieuse brésilienne, développe une éco-féminisme théologique radical dans Longing for Running Water (Minneapolis, 1999), en dialogue avec Boff. Sa position libérale sur l'avortement lui vaut un silence de 2 ans imposé par Rome (1995).
La réception institutionnelle et les tensions avec Rome
L'Instruction de 1984 (Libertatis nuntius)
La Congrégation pour la doctrine de la foi, sous la direction du cardinal Joseph Ratzinger, publie le 6 août 1984 l'Instruction sur certains aspects de la Théologie de la libération (Libertatis nuntius). Le document reconnaît la légitimité de l'option préférentielle pour les pauvres et l'urgence de la lutte contre la pauvreté, mais critique fermement l'usage du marxisme comme outil d'analyse. Ratzinger identifie une « théologie » qui « utilise, de façon consciente ou non, des concepts empruntés aux diverses courants de la pensée marxiste ». Les principales critiques : (1) réduction de la pauvreté à une cause économique-structurelle au détriment du péché personnel ; (2) lutte des classes comme catégorie théologale ; (3) Église du peuple contre Église institutionnelle ; (4) réinterprétation du Christ en termes politiques. Le document provoque des réactions vives dans toute l'Amérique latine.
L'Instruction de 1986 (Libertatis conscientia)
La CDF publie le 22 mars 1986 une seconde instruction, plus nuancée et positive, Libertatis conscientia (Liberté chrétienne et libération), qui affirme clairement le droit et le devoir de l'Église de s'engager pour la libération humaine, reconnaît pleinement l'option préférentielle pour les pauvres comme principe évangélique, et distingue une « théologie de la libération authentique » d'une version déviante. La tension est résolue théoriquement, mais les tensions pratiques perdurent.
Puebla (1979), Saint-Domingue (1992) et Aparecida (2007)
La IIIe Conférence de Puebla (1979), malgré les tentatives de dilution par les évêques conservateurs, réaffirme l'option préférentielle pour les pauvres. La IVe Conférence de Saint-Domingue (1992, sous forte influence romaine) est plus ambivalente. La Ve Conférence d'Aparecida (2007), dont le document final est en grande partie rédigé par le cardinal Bergoglio (futur François), redonne vitalité à la théologie de la libération en réaffirmant l'option préférentielle avec une force nouvelle et sans les compromis de Saint-Domingue.
Lectures bibliques fondatrices
| Texte | Lecture libératrice | Critique |
| Exode 1-15 | Paradigme de la libération : Dieu entend le cri des opprimés (Ex 3,7), intervient dans l'histoire, libère de l'esclavage politique. La praxis libératrice de Dieu précède la révélation de son nom. | Spiritualisation insuffisante ? Différence entre libération politique et salut eschatologique (critique de la CDF) |
| Amos, Michée, Isaïe 58 | Les prophètes condamnent le péché social comme le premier péché : exploitation des pauvres, corruption des tribunaux, liturgie hypocrite sans justice. « Je veux la justice, non les sacrifices. » | Anachronisme sociologique : les prophètes visent-ils le capitalisme ou les pratiques de l'Ancien Proche-Orient ? |
| Luc 4,18-19 (Programme de Nazareth) | Jésus se définit par Isaïe 61 : « Annoncer la bonne nouvelle aux pauvres, proclamer la libération des captifs. » La libération est au cœur de la mission christologique. | Les « pauvres » sont-ils socio-économiques (πτωχοί) ou spirituellement humbles ? Débat exégétique de fond (Brown, Hengel, Sobrino) |
| Matthieu 25,31-46 | Identification du Christ aux affamés, étrangers, prisonniers. Option préférentielle fondée christologiquement : rencontrer le pauvre, c'est rencontrer le Christ. | Ce texte vise-t-il toute pauvreté ou spécifiquement les frères chrétiens ? (débat depuis Chrysostome) |
| Apocalypse de Jean | Critique de l'Empire (Rome = Babylone) ; espérance eschatologique des opprimés. Les martyrs sont au centre du récit. | Lecture historico-sociale vs lecture eschatologique pure : positions de Schüssler Fiorenza vs Collins |
Positions théologiques par tradition
✟ Catholique
La théologie de la libération est une réalité intra-catholique. Le magistère distingue désormais (depuis Aparecida 2007, confirmé par François) une théologie de la libération authentique — option préférentielle, lutte structurelle contre la pauvreté — d'une version déviante qui instrumentaliserait le marxisme. François a réhabilité Gutiérrez (2013, 2015), canonisé Oscar Romero (2018) et la vénérable Marguerite Bays (2019).
✠ Protestant
La réception protestante est diverse. Les Églises luthériennes d'Amérique latine (IECLB au Brésil) et les Églises réformées ont été perméables. Karl Barth est rétrospectivement lu comme précurseur (théologie politique, priorité de Dieu sur l'institution). Jürgen Moltmann (Théologie de l'espérance, 1964) et Johannes Baptist Metz (catholique) développent une « théologie politique » européenne parallèle. Dietrich Bonhoeffer est mobilisé pour le concept de Église « pour les autres ». Les Conseils d'Églises (COE) ont soutenu le mouvement via le Programme de lutte contre le racisme.
☦ Orthodoxe
La réception orthodoxe est plus limitée mais réelle. L'évêque orthodoxe chilien Emilio Castro (secrétaire général du COE 1985-1992) a créé des ponts. La théologie orthodoxe de la sobornost (conciliarité) et la patrologie ont été mobilisées pour critiquer l'individualisme libéral. Des théologiens orthodoxes de la diaspora (notamment en Amérique) ont dialogué avec le mouvement.
La théologie politique européenne — parallèles et influences croisées
Johann Baptist Metz (1928-2019), théologien catholique allemand, développe une « théologie politique » qui converge avec la libération sans s'y identifier. Dans Zur Theologie der Welt (Mainz, 1968) et Glaube in Geschichte und Gesellschaft (Mainz, 1977), il critique la privatisation bourgeoise de la foi et développe la mémoire subversive des victimes. L'anamnèse chrétienne est fondamentalement mémoire du Christ souffrant, donc mémoire de tous les souffrants de l'histoire. Jürgen Moltmann (né 1926), théologien réformé allemand, offre à la théologie de la libération des ressources pneumatologiques et eschatologiques. Sa Théologie de l'espérance (1964) et Le Dieu crucifié (1972) sont fondamentales : la croix comme lieu de la souffrance de Dieu avec les victimes. Dorothee Sölle (1929-2003), théologienne luthérienne allemande, développe une mystique politique qui combine vie intérieure et engagement social.
Le dialogue entre les deux rives fut réel et parfois rugueux : dans sa « Lettre ouverte à José Míguez Bonino » (1976), Moltmann met en garde les théologiens latino-américains contre une réduction politique de l'Évangile et contre la dépendance persistante envers les catégories européennes qu'ils prétendent congédier ; Míguez Bonino et Sobrino répondent que l'espérance européenne demeure spectatrice tant qu'elle ne s'incarne pas dans une praxis historique déterminée. Ce débat — espérance eschatologique contre médiation socio-analytique — reste l'un des échanges œcuméniques les plus féconds du XXe siècle.
Héritage et état actuel du débat
La chute du mur de Berlin (1989) et la dissolution de l'URSS (1991) ont fourni à certains critiques un argument pour déclarer la théologie de la libération « morte » avec le marxisme. Cette évaluation est incorrecte : si les formes marxistes d'analyse ont été largement abandonnées, les intuitions fondamentales — option préférentielle, lecture depuis les pauvres, praxis libératrice — sont désormais intégrées dans le mainstream théologique catholique (Aparecida, François) et protestant (COE).
Les théologies contextuelles actuelles, nées de la matrice libératrice, se sont diversifiées : théologie queer (Marcella Althaus-Reid), théologie post-coloniale (R.S. Sugirtharajah), théologie amérindienne (Eleazar López Hernández), théologie afro-brésilienne (Clovis Boff, George Tavares). La Laudato Si' (2015) et la Laudato Deum (2023) de François reprennent l'analyse structurelle (« péché écologique ») et l'option préférentielle dans un cadre écologique — continuité directe avec la tradition de la libération.