Paul raisonne à partir des grands thèmes théologiques d’Israël, non à partir d’un système. Chaque section suit un thème depuis son élaboration vétérotestamentaire jusqu’à sa reprise paulinienne, en marquant la continuité et le déplacement.
Création, Adam et le péché
L’élaboration vétérotestamentaire
Le récit sacerdotal fait de l’homme l’image de Dieu (Gn 1,26-27), tandis que le récit yahwiste raconte la transgression et l’entrée de la mort (Gn 3). L’Ancien Testament ne construit pourtant pas de doctrine du péché originel : Adam n’est pratiquement plus mentionné après Gn 5. La conscience d’une corruption native s’exprime ailleurs, dans la prière pénitentielle — «dans la faute je suis né» (Ps 51,7) — et dans le constat de Gn 6,5 et 8,21 sur le penchant du cœur humain.
La reprise paulinienne
Paul fait d’Adam une figure typologique et non seulement un ancêtre : «Adam, figure de celui qui devait venir» (Rm 5,14). La structure de la solidarité négative — un seul homme, une conséquence universelle — devient le modèle de la solidarité rédemptrice (Rm 5,12-21 ; 1 Co 15,21-22.45-49). Le déplacement est considérable : un motif marginal dans l’Ancien Testament devient un pilier de l’anthropologie théologique.
L’alliance et la promesse
L’élaboration vétérotestamentaire
Deux modèles d’alliance coexistent. L’alliance abrahamique est inconditionnelle : Dieu seul passe entre les animaux partagés (Gn 15,17-18) et s’engage unilatéralement. L’alliance sinaïtique est conditionnelle et bilatérale, assortie de bénédictions et de malédictions (Dt 27-28). L’échec de la seconde conduit à l’annonce d’une alliance nouvelle, où la Loi est inscrite sur les cœurs (Jr 31,31-34) et où l’Esprit est donné avec un cœur de chair (Ez 36,26-27).
La reprise paulinienne
L’argument de Ga 3,15-18 repose entièrement sur la priorité chronologique de la promesse abrahamique : la Loi, survenue quatre cent trente ans plus tard, ne peut annuler un engagement antérieur. En 2 Co 3,3-6, l’opposition de la lettre et de l’Esprit, des tablettes de pierre et des tablettes de chair, tresse Jr 31 et Ez 36. L’allégorie de Ga 4,21-31 pousse plus loin encore, en rangeant le Sinaï du côté de la servitude.
La justice de Dieu
L’élaboration vétérotestamentaire
La צְדָקָה n’est pas d’abord une norme abstraite mais une conduite relationnelle : la fidélité de Dieu à son alliance. C’est pourquoi les psaumes peuvent implorer d’être sauvés par la justice de Dieu (Ps 71,2 ; 143,1), ce qui serait incohérent si le terme désignait la seule justice punitive. Le Deutéro-Isaïe met en parallèle justice et salut : «ma justice est proche, mon salut a paru» (Is 51,5 ; cf. 45,21 ; 46,13).
La reprise paulinienne
«Il eut foi dans le Seigneur, et le Seigneur le lui compta comme justice.»
Genèse 15,6 — וַיַּחְשְׁבֶהָ לּוֹ צְדָקָה, où le verbe חָשַׁב est rendu par la Septante ἐλογίσθη, terme même de l’imputation paulinienne
Trois traits rendent ce verset décisif en Rm 4 et Ga 3 : le vocabulaire de l’imputation, l’antériorité de la foi sur la circoncision (Rm 4,10-11) et son antériorité sur la Loi (Ga 3,17). Ha 2,4, «le juste vivra par sa fidélité», fournit le verset programmatique de Rm 1,17. Le débat contemporain sur la «justice de Dieu» — attribut divin ou don communiqué — se joue précisément sur la portée relationnelle de צְדָקָה.
La Loi
L’élaboration vétérotestamentaire
La Torah est reçue comme un don et non comme un fardeau : le Ps 119 en fait l’objet d’une louange de cent soixante-seize versets. Lv 18,5 promet la vie à qui l’observe, tandis que Dt 27-30 énonce la double sanction, bénédiction et malédiction, et Dt 21,23 déclare maudit le pendu au bois. Le judaïsme du Second Temple lit la Loi dans le cadre d’une alliance déjà accordée par grâce, ce que E. P. Sanders a nommé nomisme de l’alliance.
La reprise paulinienne
Ga 3,10-14 superpose les deux malédictions de Dt 27,26 et 21,23 : le Christ, en subissant la seconde, absorbe la première. Rm 7 maintient que la Loi est sainte, juste et bonne, tout en constatant son incapacité à délivrer. Rm 10,6-8 opère un geste audacieux en appliquant au Christ ce que Dt 30,12-14 disait de la Torah : elle n’est ni au ciel ni au-delà des mers, la parole est tout près.
Le sacrifice et l’expiation
L’élaboration vétérotestamentaire
Le rituel du Yom Kippour (Lv 16) organise la purification annuelle : le sang est aspergé sur le כַּפֹּרֶת, propitiatoire recouvrant l’arche, et un second bouc emporte les fautes au désert. La Pâque (Ex 12) relève d’une autre logique, celle de la libération par le sang de l’agneau. Is 53 transpose la catégorie sur une personne dont la vie est offerte en אָשָׁם, sacrifice de réparation (53,10).
La reprise paulinienne
Rm 3,25 présente le Christ comme ἱλαστήριον, terme par lequel la Septante rend précisément כַּפֹּרֶת. Le lieu de l’expiation devient une personne, et le rite annuel un événement unique. 1 Co 5,7 mobilise l’autre logique : «le Christ, notre Pâque, a été immolé». Rm 4,25 reprend la double formule d’Is 53, livré pour nos fautes et ressuscité pour notre justification.
L’élection, le reste et les nations
L’élaboration vétérotestamentaire
L’élection d’Israël est gratuite et sans motif préalable : «ce n’est pas parce que vous êtes le plus nombreux… mais parce que le Seigneur vous aime» (Dt 7,7-8). Elle est d’emblée orientée vers les nations, puisque la promesse à Abraham inclut la bénédiction de toutes les familles de la terre (Gn 12,3). Les prophètes développent la catégorie du reste (Is 10,20-22 ; 1 R 19,18) et l’universalisme du Serviteur, «lumière des nations» (Is 49,6 ; cf. Is 2,2-4).
La reprise paulinienne
Rm 9-11 concentre une trentaine de citations en quatre-vingt-dix versets. Paul y montre que l’élection n’a jamais été mécanique — Isaac et non Ismaël, Jacob et non Ésaü (Gn 21,12 ; 25,23 ; Ml 1,2-3) —, que l’appel des nations était annoncé (Os 2,25 lu au-delà de son contexte), que le reste demeure (1 R 19,18) et que l’endurcissement est temporaire. La conclusion de Rm 11,26, «tout Israël sera sauvé», demeure contestée entre lecture ecclésiale et lecture ethnique.
L’Esprit et le cœur nouveau
L’élaboration vétérotestamentaire
La רוּחַ est souffle créateur (Gn 1,2), puis force ponctuelle donnée aux juges et aux prophètes. L’espérance prophétique en généralise le don et l’intériorise : Ézéchiel promet un cœur de chair et l’Esprit placé au-dedans (Ez 36,26-27), Jérémie la Loi inscrite au fond des cœurs (Jr 31,33), Joël l’effusion sur toute chair (Jl 3,1-2).
La reprise paulinienne
Rm 8 fait de l’Esprit le principe de la vie filiale et de la liberté, et Ga 5,22-23 en décrit le fruit là où la Loi ne produisait que le constat de la transgression. En 2 Co 3, la confrontation de Moïse voilé et du ministère de l’Esprit organise toute l’argumentation. L’accomplissement d’Ez 36 est ainsi la clé de l’articulation paulinienne entre justification et sanctification.
La résurrection et l’eschatologie
L’élaboration vétérotestamentaire
L’espérance d’une résurrection individuelle est tardive. La vision des ossements desséchés (Ez 37) vise la restauration nationale, non le sort des personnes. Is 26,19 et Dn 12,2 énoncent un réveil des morts, ce dernier avec une double issue. Os 6,2 et 13,14 fournissent un vocabulaire que le christianisme primitif réemploiera.
La reprise paulinienne
1 Co 15 construit l’argument en trois temps : le credo primitif (v. 3-7), l’impossibilité de dissocier la résurrection du Christ de celle des croyants (v. 12-19), puis la typologie adamique et la victoire finale, scellée par la citation d’Is 25,8 et d’Os 13,14 (v. 54-55). Le corps spirituel de 1 Co 15,44 n’est pas un corps immatériel, mais un corps animé par l’Esprit — nuance décisive contre toute lecture platonisante.
Continuité et déplacement
| Thème | Ce qui est repris | Ce qui est déplacé |
| Adam et le péché | Le récit de la transgression et de la mort | Un motif marginal devient une typologie structurante |
| Alliance | La priorité de la promesse abrahamique | La Loi rangée dans une économie provisoire |
| Justice | La portée relationnelle de צְדָקָה | Le vocabulaire d’imputation appliqué à l’acte du Christ |
| Loi | Sa sainteté et sa bonté | Son incapacité à donner la vie qu’elle promet |
| Sacrifice | Le Kippour et la Pâque comme grilles | Le propitiatoire devenu personne, le rite annuel devenu événement unique |
| Élection | La gratuité et l’ouverture aux nations | L’intégration des païens sans passage par la Loi |
| Esprit | La promesse d’intériorisation | Son don présent comme arrhes de l’héritage |
| Résurrection | Le réveil des morts de Dn 12 | Sa réalisation anticipée en une personne |
Travaux romands
- Römer, Thomas, Jean-Daniel Macchi et Christophe Nihan, éds. Introduction à l’Ancien Testament. 2e éd. Genève : Labor et Fides, 2009.
- Marguerat, Daniel, éd. Introduction au Nouveau Testament. 5e éd. Genève : Labor et Fides, 2021.
- Dettwiler, Andreas, Jean-Daniel Kaestli et Daniel Marguerat, éds. Paul, une théologie en construction. Genève : Labor et Fides, 2004.
- de Pury, Albert et Thomas Römer, éds. Le Pentateuque en question. 3e éd. Genève : Labor et Fides, 2002.
Autres travaux
- von Rad, Gerhard. Théologie de l’Ancien Testament. 2 vol. Genève : Labor et Fides, 1963-1967.
- Hays, Richard B. Echoes of Scripture in the Letters of Paul. New Haven : Yale University Press, 1989.
- Wagner, J. Ross. Heralds of the Good News: Isaiah and Paul in Concert in the Letter to the Romans. Leyde : Brill, 2002.
- Watson, Francis. Paul and the Hermeneutics of Faith. 2e éd. Londres : T&T Clark, 2015.
- Beale, G. K. et D. A. Carson, éds. Commentary on the New Testament Use of the Old Testament. Grand Rapids : Baker Academic, 2007.